EVAN, CARNET DE BORD D'UN ANGE DECHU...

  Evan, carnet de bord d'un ange déchu...

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ce texte comporte sûrement quelques fautes ( constructions syntaxiques )  etc...

Laurent,

bonne lecture.

 

789S3A7-1(3)

 

Il est six heures vingt-neuf et dans une minute, la radio va se mettre en route. Mélanie va ouvrir les yeux, écouter les informations pendant quelques secondes, souffler en entendant la météo que le speaker annoncera maussade, prendre le cadre photo digital où je ferai une apparition tous les dix clichés ; le toucher de son index gauche, sourire bêtement puis, si tout se passe bien, elle devrait également faire une longue caresse à Squeeze, notre chat.
 Concernant Squeeze, ça dépend de lui en fait. De mon vivant il a toujours été dépendant et passait de longues nuits à l'extérieur. Aujourd'hui, il l'est moins et grâce au ciel, j'ai trouvé la raison de cette instabilité. Juste après mon accident il s'était  fait largué par une chatte de race... ça fout un coup, je comprends...

Aujourd'hui, seul, il traîne ses coussinets dans la maison entre le canapé du salon et sa gamelle de croquettes ; Mélanie n'en sait rien et pense qu'il est devenu casanier, préférant le lit à la cave de l'immeuble.

Mon amour se lève enfin. Nous traversons tous trois le salon et c'est Squeeze qui gagne la course ( en me traversant, le tricheur ) pénétrant le premier dans la cuisine. Mélanie sort une paire de ciseaux de l'un des innombrables tiroirs du buffet, découpe nonchalamment un sachet de cat's like et le vide dans sa gamelle. Je lui ai déjà dit que cette marque «  cat's like » ne convenait pas à notre chat ; Squeeze n'aime pas les morceaux de carottes insidieusement enfouies dans la gelée... trop de gelée d'ailleurs.
 Mercredi dernier, alors que nous faisions les courses au supermarché, Mélanie hésita entre les sachets cat's like et ceux de chez cat's love. J'imaginai fort qu'elle attrape le second, en vain.
- quinze centimes d'euros de différence ! Melanie, tu abuses...c'est pour Squeeze ! pensais-je, Elle ne m'entendit pas et fit pivoter son caddie en direction des caisses. Le chariot complet de vivres pour dix-mille Tibétains affamés, elle râla de ne pas trouver sa carte bleue,  je lui chuchotai alors à l’oreille :
En compagnie de ta carte vitale Méla' ; lorsque tu sors de chez le généraliste, elles finissent tout le temps collées ensemble. Gênée devant la caissière, celle-ci déjà furieuse et impatiente de passer à un autre client, Mélanie la sortit enfin de son sac et ce fut donc encore moi qui dû lui souffler son code secret. Sur le parking je me souviens également avoir vu les pompiers débouler puis freiner brusquement devant le fast-food jouxtant le supermarché.
- Qu'est-ce que c'est que ce bordel...où vont-ils ? grogna-t-elle.
- Un décès Méla, avais-je répondu,  fier de connaître de nouveau tout avant tout le monde. Au bout de quelques minutes un homme s’extirpa de cette cohue, l’air ahuri, puis se dirigea d’un pas décidé vers nous. Je regardai Mélanie qui ne sembla pas le voir et tout en sifflotant je détournai soigneusement la tête en direction de la pompe à essence afin d’éviter de fournir à cet homme un quelconque renseignement à propos de son état.  Il s'écria tout de même :
- Hey !  !
Je ne bougeai pas et continuai de feindre une passion envers cette magnifique station-essence.
Hey ! Vous là, l'homme en jeans ensanglanté, baskets noires, vous êtes un ange ? Démasqué, je tournai légèrement la tête en sa direction pour moi aussi, lui poser une question pertinente  :
-          Vous apercevez une paire d’ailes derrière mon dos ?
  - Et bien non...c’est que…ce sont les couleurs qui tournent autour de vous qui me... (ahuri)  Suis-je mort ?
 - Aucune idée monsieur. Je détournai de nouveau la tête, mais ce coup-ci en direction de la voiture de Mélanie qui déjà s’affairait nerveusement de ranger nos courses ;  lorsqu’une voix intérieure me rappela amoureusement ma mission :

- Aide-le Evan, je ne t’ai pas mis ici pour que tu passes ton temps à admirer les automobiles ou encore les stations-services…ce n'est pas faux, réfléchissai-je, en fixant  les barres chocolatées des gamins, qui, passant près de moi semblaient me narguer avec.
- Oui monsieur, vous n’êtes plus de ce monde, lui avouai-je nonchalamment.
-Mais que dois-je faire alors ?
- Je ne sais pas moi...allez visiter votre corps dans le fast-food ! les pompiers tentent une réanimation, mais je vous avouerais que c’est mal barré quand même puisque vous me voyez…
L’homme se retourna en direction du fast-food et vit la foule se presser autour de ce corps inerte qui semblait déjà ne plus lui appartenir. Pompiers et agents de police firent rapidement le ménage en éloignant les quelques badauds trop curieux puis l’homme, désemparé, me demanda d’un ton penaud :
-          Vous m’accompagnez ?
À contrecœur, j’ouvris le chemin menant à son enveloppe corporelle afin qu’il réalise qu’il ne fut plus de ce monde ; pauvre homme, je lui fis également remarquer qu’il n’était plus nécessaire d’éviter la foule autour de lui :
- Je les traverse ! s’inquiéta-t-il en tentant de s’appuyer contre une poubelle.
Oui, soupirai-je, la poubelle également se trouve dans l’autre monde alors il est inutile de prendre appui dessus en geignant votre décès…Je finis par lui montrer du doigt ce corps allongé, inerte, la chemise déboutonnée et se dégageait même hors de son pantalon une partie de son slip blanc.
- Vous portiez encore des slips kangourous sur cette terre ? demandai-je l’air surpris.
- Oui…c’est moi…il s’agit bien de ma montre. Et oui je portais des slips ne vous déplaise ! !
- Désolé, c’était juste une question monsieur. Mélanie m’achetait des boxers et je trouve cela plus confortable…enfin, je veux dire «  trouvais  cela confortable ».
L’homme fronça les sourcils et me dédaignant du regard il continua d’encourager les pompiers courageux qui diagnostiquaient déjà un coma tellement profond qu’il fut inconnu sur l’échelle de Glasgow. Je vis la lumière céleste (celle à laquelle je n’avais plus droit ) lui offrir l’issue d’un nouveau monde. L’homme regarda son corps une dernière fois, fixa celle-ci d’un regard tendre puis bêtement s’y laissa emporter. Cette lumière récupératrice d’âmes perdues semblait connaître par cœur ses éléments et pour que cet homme monte aussi vite dans cette espèce de grande chaussette molle en forme de tunnel ; il dut être le bien sur cette terre. Les autres, les indécis, les sceptiques restaient à la place voulue : la terre. Mais vivre en tant qu’esprit sur la belle bleue cela peut-être terrible d’ennui ; car on envie, on aime, mais ne touche jamais, on erre et enfin au bout du compte une fois nos amis disparus on se retrouve seul comme un con à marcher de long en large sur le bitume à envier le premier abruti qui s’enverrait une bière fraîche au bistrot du coin.
Il fut un temps où lorsque je voyais apparaître cette lumière magnifique je souriais en me disant «  c’est mon tour, à moi de me reposer maintenant » mais il y a avait toujours une âme plus ou moins éloignée de moi qui me chipait la place, enfin je dis «  chiper » non…c’etait sûrement mérité pour elle, mais à chaque fois, la même douleur revenait en moi, le sentiment d’abandon…Voyez  Jésus, Job ou tout simplement moi tant qu'a faire. Pourtant j’apparus fréquemment dans les fresques religieuses ; on m’a peint auprès des plus grands et des centaines de fois ! Il est vrai que je m’étais absenté le jour du repas des douze ( la Cène ) et que je ne pus accompagner Jésus jusqu’au mont Golgotha mais quand même…des guides il y’en à plein la terre ! Je n’ai rien d’un lucifer mais j’ai une putain de constante impression d’être un ange déchu.  je ne sais pas si ma mission actuelle est une punition, mais le fait d'accueillir les âmes n'est pas plus gratifiant que cela...Certains sont désagréables en plus...Ils meurent et m'engueulent de leur propre décès arrivé trop tôt ! Est-ce que j'ai une montre ici, moi ? non...Bon. 


Voilà pour l'anecdote, je m'appelle Evan, j'ai vingt-huit ans et je meurs tous les trois ans.


…Enfin, mourir n'est pas le terme exact ; disons que je tombe dans un coma à l'échelle de Glasgow trois végétatif  pendant huit mois. Lors des deux premiers réveils les médecins furent surpris et surtout confus de m’avoir déclaré irrécupérable auprès de ma mère qui passait son temps à mon chevet attendant qu’un de mes orteils se révolte ;  puis, alors que j'entamai mon troisième coma ce fut tout juste si on ne m’attendit pas avec des banderoles de «  bienvenue chez toi, Evan ! » nous savions que tu reviendrais ce coup-ci !  Si tout cela n’avait pas cessé à ma vingt-huitième année je suis certain que les bookmakers se seraient intéressés à mon cas pour un éventuel business. Je fus également dans l’obligation de mettre un terme à cette peopolisation en menaçant le staff médical que la fois prochaine où ils annonceraient « mort cérébrale » à ma mère, je porterai plainte à mon retour. Cela fit rire Mélanie, mais je peux vous assurer que dans ma chambre d’hôpital le staff baissa les yeux !  Surtout que je ne garde aucune séquelle physique ni mentale !  Je me réveille, baille légèrement et j’enfile mon pyjama blanc tacheté de petits oursons marrons pour aller embrasser ma famille ! ( sauf mon père, Antoine, qui pue le clope à cinq-cent mètres à la ronde )
Ça, évidemment le coup des oursons tachetés, ce fut lors de mes deux premiers comas. Le premier vint aux alentours de mes quinze ans ou peut-être seize… Nous nous fréquentions déjà avec Mélanie puisque nos parents organisaient des repas les dimanches midi à tour de rôle dans nos maisons respectives afin d’embellir un peu ces semaines de boulots fatigantes qu’ils eurent à supporter ( sauf mon père, car il est égoutier-chef à Bligny, donc il avait la chance de pouvoir se cacher dans les égouts et attendre paisiblement dix-sept heures que sa libération arrive.)





Alors que nos parents dînaient dans le salon, nous étions sur mon lit, allongés côte à côte, tranquillement posés devant un épisode d’Ally Mac Beal (enregistré par une de ses amis) et équipés tous deux d’un paquet de chips barbecue que nous dévorions à tour de rôle en ricanant bêtement du bruit que celui-ci pouvait faire jusqu'à couvrir les dialogues de notre série préférée  ; mon amie m’envoya un ultime coup de coude amical en me proposant la bouteille de Pepsi. Voyant que je ne répondais pas elle n’insista plus et dut imaginer que je fus endormi, pensant, peut-être, cet épisode d’Ally trop soporifique à mes yeux. De mon côté je me souviens surtout avoir répondu dans un vide total :
 
-  Oh ! Evan...des chips ? Tu veux taper dedans ?
- Bah ouais, donne.
- Eh ! Evan, deux fois !  tu re-veux des chips ?
- Oui ! je viens de te dire, t’es conne ou quoi ! bien sûr que j’en re-veux  ! !
- Evan ! Tu dors déjà ? Bon…
  - Bah non je ne dors pas…
Puis il y eut cette voix chaleureuse résonnante autour de moi :
- Evan...Mélanie ne peut t'entendre et cesse de tenter d'attraper ce paquet bruyant. Cette voix douce qui semblait me traverser le corps avait raison ! Il m’était impossible de taper dans le paquet de chips maintenant ! Je reculai de quelques mètres quand je vis mon corps vautré sur le lit. C’est vrai qu’il semblait dormir d’ailleurs, ce rectangle de chair ; et  j’eus l’impression un instant de me fondre dans un mauvais rêve. Notre chat, Stéphane, rentra dans la chambre et se frotta légèrement contre ma jambe tout en ronronnant puis il rebroussa chemin en miaulant à la mort. 
- Tu n’es plus, Evan. Entendis-je distinctement malgré le brouhaha que faisait la télévision.
Mon corps fut découvert le lendemain par ma mère, Marie-Ange, qui me secoua militairement à neuf-heures en hurlant : Evan ! tu as deux heures de sport aujourd’hui et je trouve étrange que tu ne sois pas encore sous la douche ! Je vous épargne la suite : pleurs, cris, puis pompiers devant la maison avec sirènes hurlantes et pour finir : analyse du paquet de chips barbecue. Je sais que sceller un paquet de chips barbecue vous semblera stupide mais cela se passa tel quel sous mes yeux…ou peut-être mon âme devrais-je dire… Et comme le souligna un agent de la police scientifique à un pompier - S'il les a mangées, couché sur son lit, il y a de fortes probabilités pour qu'il se soit étouffé avec.
Ce que le technicien omit dans son raisonnement est que nous ne nous séparâmes que très rarement de notre bouteille 1,5 de Pepsi : donc, le risque d'étouffement fut logiquement réduit à zéro. Malgré tout, mon pauvre amour, Mélanie, culpabilisa de ne pas avoir réagi à temps. Persuadée que je m'étais endormi devant notre série préférée, elle avait quitté la chambre aux alentours de vingt-trois heures me reprochant de me coucher comme les poules. Même encore aujourd'hui elle râle et n'en fait qu'a sa tête ! j'en ai pour preuve les sachets de Cat's like ! Je sais qu’elle sait et je sais également qu’elle devine qu’il m’est impossible de râler là où je suis ;  n'empêche que quelques jours plus tard elle fut convoquée  au poste de police de notre sous-préfecture et je décidai de la suivre dans ce long et pénible parcours de témoin en sachant qu’il serait difficile aux agents de police de la faire taire mais également de la faire parler.
 
                                                           ATHEE !

Athée la Mélanie ! A-T-H-E-E qu'elle est, répétait ma mère lors de nos dîners dominicaux ; ma future belle fille que j'aime ne croit pas en Dieu ! insistait-elle. Cela faisait rire les parents de la jeune adolescente mais le message que l’on devait surtout comprendre était «  future belle fille qui se mariera donc avec Evan parce que j’en ai envie » tout cela semblait couler de source pour elle. Mélanie et Evan  sont voisins, donc, ils se marieront plus tard.
Ma tendre maman visa juste en tout cas. Sauf concernant le mariage. Cela l’affecta un moment que l’on ne s’unisse pas devant Dieu mais si je lui avait dit que les divorces des autres m’attiraient plus et me faisaient ricaner de par le sport, les arguments fallacieux, la haine et toutes sortes de mesquineries que  cela engendrait en général ; elle m’aurait surement renié quelque temps. Puis moi non plus je ne croyais pas en Dieu ; enfin disons que j'avais l'intime conviction que quelque chose nous malmenait de là-haut mais jamais je n'aurais imaginé devoir lui rendre des comptes à a chaque fin de vie quant à Mélanie, elle s'en fichait un peu de tout ça, si je lui avait demandé :
- Tu crois en Dieu ? La terre, elle tourne à ton avis ?
Elle m'aurait répondu à coup sûr  :
- Possible, mais je ne sens rien...ou encore - ouais, Evan, on ne doit pas être sur la même terre car je ne ressens aucun vertige pour le moment...Mélanie est beaucoup plus bavarde en début d'hiver ( octobre pour elle ) lorsque la température du salon se refroidit. Elle a toujours eu ce procédé étrange pour me faire sortir du trou de notre canapé :
- Evan, t'as pas froid toi ?
- Non, ça va...
- Putain moi j'caille ! J'suis transie ! File-moi mon plaid sur la chaise s'il te plaît et demain j'achète un triple poncho !
Je devinais alors que le chauffage ne s'allumerait pas tout seul à moins d'une intervention divine. Je finissais donc par me lever, j’allumais le radiateur électrique lorsqu'elle s'écriait
– non, mais je disais pas ça pour que tu te lèves !
 - C'est bon Méla,' je ne veux pas te voir bleuir en live.
- merci mon chat, mais t'as pas froid toi… sinon ?
Voilà pour résumer un peu son style d'approche. C'est sûrement un brin manipulateur et peut-être y réside la peur que je l'envoie paître, mais on ne change pas les gens, ainsi, Mélanie, je l'aime et l’aimerai comme elle est.  Je fus donc réellement touché par la profonde affection que me portaient tous les membres de ma famille. Ma mère ne pleura pas et malgré mon absence continua de me préparer mon chocolat chaque matin en essuyant de temps à autre quelques larmes d’amour lorsqu’elle apercevait mon prénom sur mon rond de serviette en bois ou bien encore sur les innombrables photos d'écoles punaisées sur le mur du salon. Elle en mit également une près du bol comme si par miracle, peut-être, celle-ci laperait cette boisson chocolatée en quelques minutes puis annoncerait tout bêtement  :
-    humm ! merci maman, tu as mis la juste  dose de Nesquick encore une fois ! Je t’aime maman !  Mais comme tu le sais, maman, je ne suis qu’une photo !   
J’ironise de cette époque, mais lorsque je repense au choix des photos que ma mère faisait ; celle-ci ne fut pas la pire…lors de mes seize ans, je repense juste au cadre qui trônait sur la commode près de mon lit d’hôpital où j’apparaissais, trop fier, assis sur mon nouveau VTT Décathlon flambant neuf, les doigts en V de victoire, l’air niais sous mon casque fait de mousse et jubilant d’avance de faire LA révélation aux gens de notre village – J’ai un vélo ! Je vais aller plus vite m’sieurs dames ! ça va déraper sec sur la place de l’église alors écartez-vous les nonnes !  Lorsque j’y repense aujourd’hui je me dit qu’avec cette combinaison complète de cycliste j’eus l’air plus d’un Playmobil qu’autre chose…et même si ce genre de jouet m’a toujours attiré je n’aurais jamais pensé en devenir un sans sa boîte à mon tour.

Je pus errer à volonté sur terre, traverser les plinthes et murs de béton des bâtiments administratifs, zoomer sur la tête des insectes tels que : les puces se baladant sur les animaux domestiques, les araignées, les poux , etc...Je vis même parfois les couples d'amoureux ou d'amants en plein ébat ! ( mais il faut dire que je n'étais pas le seul esprit autour de ces lits ) ; certaines âmes regardaient les corps enlacés avec jalousie, d'autres avec une envie menant directement à la précédente, cette jalousie, mais  toujours en eux régnaient le même sentiment : la tristesse...le regret de ne pouvoir y participer. était-ce une punition pour ces âmes là ; envieuses et ruminants leur passé sur terre ? sûrement, oui, puisque personnellement je ne ressentais rien et me sentais même gêné de pénétrer dans l'intimité d'un couple.

Je n'eus pas spécialement d' attirance (que l'on me disait pourtant irrésistible) vers cette lumière qui m'échappe encore. - - Il s'agit d' une grosse ampoule halogène 80 watts sans aucun support, ne brûlant pas les yeux lorsqu'on la fixe (dis-je fréquemment à mon guide lors de mon deuxième ou troisième voyage ) et entre deux missions célestes il m'avoua souvent qu'il était anormal que je sois autant nostalgique de cette belle bleue et  me promit tout de même une apparition dans un but bien précis : rassurer Mélanie. PAS DEUX APPARITIONS ! UNE ! insista-t-il (avec, dans ce contrat céleste, l'autorisation de dire à mon amie quelques mots intimes bien entendu.)

Excité, je me souviens (tout en m'occupant de quelques missions de compassions, d'accueil d'âmes perdues et autres renseignements divers) avoir travaillé de longs moments afin de trouver les phrases-chocs, percutantes et pénétrantes qui toucheraient Méla' ; qu'elle n'ait aucun doute quant à mon éternel retour sur la belle bleue dans quelques mois !
- Mélanie, je ne suis pas mort. Je reviens très bientôt. Je t'aime. Je demandai à mon guide spirituel (matériel également pour le coup) si mes SMS seraient illimités dans un cas aussi grave ; il me répondit
 – oui, le temps que s'accordent vos âmes, et lorsque la fusion cessera tu disparaîtras. Mais le laps de temps importe peu Evan, c'est le message qui doit être clair. Je compris alors que j’étais une âme bien différente des autres… Que je ne saurai jamais, par moi-même, frapper trois coups sur une tuyauterie de chauffage ni apparaître sous une forme de spectre jouant avec les portes battantes des meubles de cuisine.

Je n'attendis pas la pleine lune pour donner de mes nouvelles à Mélanie mais juste 23h30 ; l'heure où elle referme son bouquin de poche 10/18 et que Squeeze, les yeux bridés, mi-clos, sorte de l'armoire pour rejoindre le lit.

Je serais toujours autant émerveillé de le voir passer d'une tour à l'autre ce chat ; du noir complet de l'intérieur d'une armoire, il est capable d'affronter de face la lumière puissante de la chambre pour rejoindre sa maîtresse. C'est fou, mais s'il était homme, on aurait dit de lui qu'il fit constamment des dépressions nerveuses. Squeeze n'est pas un chat dépressif, il aime juste les pulls moelleux et refuserait de s'allonger sur de la laine de verre.

Aux alentours de 23 heures 58 (selon le radio-réveil de méla' ) je décidai avec l'aide de mon guide qu'il était temps de transmettre ce message. Une combinaison idoine des éléments, énergies et fluides divers traversant la chambre m'indiqua que ma belle se trouvait dans un sommeil profond.  Seul Squeeze leva la tête et dressa ses deux oreilles afin d'élucider les bruits de trottinements au fond des combles, puis, lorsqu'il comprit qu'il s'agit de nuisibles le félin se rendormit rapidement. Je ne pus m'empêcher de penser à ce moment que tous ces produits répulsifs et autres raticides que j'avais déposés dans les trous et recoins des lattes de lambris déclassées placardant le sous-sol ne furent d'aucune efficacité. Je maudis un instant le quincailler du coin quand mon alter-égo me jeta un regard grondeur sous-entendant d’être un peu plus concentré si je voulais que le message pour ma bien-aimée arrive à bon port. J’avançais doucement vers elle. ( Ce qui est étrange lorsqu'il s'agit de votre deuxième ou troisième décès est de continuer de marcher à pas feutrés sur le sol de peur de réveiller l'endormi. Il est évident que le plancher ne craquera pas, que vous ne risqueriez pas de vous prendre les pieds dans le Tancarville posé au milieu de la chambre, mais il s'agit juste d'un réflexe que l'on garde quelques mois...voire quelques années pour certaines âmes.

Je frôlai le bras de Mélanie, nous brillâmes tous deux, son âme fila à toute allure rejoindre sa fontanelle puis, dans l’instant la jeune fille commença d’ouvrir ses yeux .  Mon guide, Squeeze, m'encouragea d'un coup de coude léger.
 – Allez  !  elle va se réveiller !  recule et positionne-toi au centre de la chambre !
Je reculai doucement tout en continuant de fixer le visage encore endormi de ma bien-aimée lorsque j’aperçus, d'un bâillement,  une brume jaunâtre sortant de sa bouche. Je grimaçai et tournai la tête en direction de Squeeze :
-  C’est dégueu', dis-je à voix haute…Qu’est-ce donc  ?
-  Ce que vous mangez et respirez, Evan.  Il y’a un peu de tout, mais je t’épargnerai les détails de ce genre de rejet buccal.
 Mélanie ouvrit définitivement les yeux et regarda dans ma direction ; stupéfaite, elle fit un bond en arrière jusqu'à s'en cogner la tête contre le mur de notre chambre.
 – Evan ? C'est toi ?
Je dis alors à mon guide :
–  C'est de moi qu'elle parle, Squeeze ?
- Oui, Evan ! Réponds !
 - Je...j’ai….c’est dans…heuuu…Je reviens dans cinq mois et treize jours, Méla, je t'aime et ne t'en fais plat… Je veux dire «  ne t’en fais pas » pas plat !  Quel con je fais, pensai-je,…non content de me comporter en fantôme correct je venais de faire honte au ciel par ce bégaiement soudain et par la même occasion de faire passer les anges, archanges, trônes et autres séraphins de possibles dyslexies existantes sur leur echelle céleste.

- Bégaiement dis-tu ? Plutôt un lapsus révélateur... ajouta Squeeze.
- Je ne t’ai pas autorisé pas à lire dans mes pensées, Squeeze !  et puis, pourquoi ferais-je un lapsus avec « plat » !  C’est nul comme lapsus ! je n’ai pas faim en ce moment alors je ne vois pas pourquoi un tel fourvoiement verbal ! Et puis je ne t’ autorise pas de lire dans mes pensées, je le répète ! soufflai-je agacé en tentant vainement de caresser notre chat qui sortit du lit conjugal en pensant déjà que l’heure fut à la gamelle.
- Si, Evan, tu as faim d’elle !
Je voulus répondre à nouveau par un «  pfff, c’est nul » mais Mélanie attira à nouveau notre attention en allumant la lampe de chevet, puis, tout en se frottant les yeux  chercha à comprendre ce qui aurait pu provoquer cette hallucination.
- C’est bien moi Mélanie ! dis-je. Mon guide et quelques autres âmes pures s'occupent d'ancrer en ton âme cette certitude :

- « Evan reviendra vers toi une troisième fois ! » et je souhaite que votre amour tienne aussi fort que les post-It jaunes tapés sur votre réfrigérateur avant d’aller faire vos courses le dimanche matin ! Nous souhaitons également, Mélanie,  que demain matin s'ancre en toi cette certitude :

  «  je n’ai pas rêvé de mon homme,  il m’a juste visitée pour me dire qu’il reviendrait bientôt.

Le résultat de cette visite fut mitigé puisque dès le lendemain matin, Méla' appela son psychiatre en urgence pour lui annoncer qu’elle était sujette à des hallucinations depuis peu. Le médecin ne se fit pas prier pour une ordonnance et la mit sous xanax en entrée puis stilnox en guise de dessert.  Même mon guide fut surpris de la réaction spontanée qu’elle eut : 
- Désolé. Le libre arbitre, Evan…le psychiatre, c’était la dernière chose à faire…surtout celui-là, il est en pleine séparation avec sa femme et est accompagné depuis peu par quelques esprits suicidaires…

Je me souviens à ce moment avoir eu des doutes quant à l'immutabilité de cette loi que Dieu avait crée.

 

                                                                                         Intuitions
Coma 1, partie 1

 

Mélanie s'assit sur le rebord de mon lit. Il est neuf-heures trente du matin et cela fait  deux jours que j’erre autour de ce corps inerte. Mélanie à quinze ans  et faute de ne pouvoir me baiser les lèvres devant Marie-Ange, ma mère, elle caresse longuement ce masque respiratoire en murmurant de  façon très maternelle :
–  Tu va bientôt revenir, Evan. Je suis confiante et puis de toute façon il nous reste des épisodes d’Ally Mac Beal à voir…
 En l’écoutant murmurer ces mots doux à mon oreille, ma mère éclata en sanglots ;  mon oreille morte, devrais-je dire, car ce morceau de chair qui me servit tant de fois à écouter les mots violents des adultes,  les doux,  les mots de tous les jours avec lesquels les phrases prenaient parfois forme ; et bien aujourd’hui, cette oreille ne me servait plus à grand-chose puisque c'est sans elle que j’ écoutais distinctement les voix autour de moi jusqu’à la plus murmurante, la plus bredouillante. J’embrassai d’un regard cette pièce que je visitai pour la première fois et plus rien ne sembla échapper à mes sens. Le stylo de l’infirmier qui tomba au sol attira plus particulièrement mon regard, car, cette maladresse le mit intérieurement dans une colère vive. Les couleurs se mirent à changer autour de lui ; son aura  noircit, puis, il transmit, sans le vouloir, d’autres couleurs émotives sombres à ses collègues qui changèrent également d’humeur en un instant. Du noir, du bleu et du rouge envahirent le groupe d’infirmiers sans jamais venir pénétrer Mélanie. Elle, ses émotions étaient différentes et je dois dire que c’est le violet et le blanc qui prédominaient  autour de son enveloppe corporelle. Ma mère n’avait plus de couleur. Ma mère me sembla comme un encrier sec et vide d’amour. Dans cette pièce froide, je jetai des regards furtifs sur Mélanie pour tenter de deviner ses sentiments à mon égard ; j'eus peur un instant qu'elle pensa de moi :
Putain, il a enflé du visage...un vrai Bibendum !  je l’aime, mais il va me falloir être courageuse pour sortir au cinéma avec lui par la suite… Et même s'il revenait à la vie, que le désir irrésistible nous vienne de vouloir un enfant, je ne me vois pas accoucher d'un pneu boudiné ! Elle aurait eu raison, Méla, mon visage avait enflé et je n’étais pas très beau à voir avec ce masque respiratoire digne de Top Gun ; quant au cinéma, le seul que nous connaissions était celui de la place de la mairie, en plein air,  et seulement accessible en août où nous devions emmener nos chaises pliantes relax et nos rires, car, le maire du village n’achetait que des bobines de films documentaires genre : les canons de Navarone, les sept mercenaires et quelques drames datant « facile » des années 80. Tout ce que nous n’aimions pas. J’avais vu pour la première fois E.T l’extra-terrestre en 1995 alors c’est vous dire le retard cinématographique que notre village avait dans l’ hexagone.
Voilà ce que je m’imaginais lorsque je regardais ma bien-aimée ; mais une phrase discrète de sa part glissée dans le creux de l’oreille de ma maman me rassura définitivement :
-    C’est fou cette eau de Cologne discount parfumée lavande que les infirmiers lui ont étalée sur les joues ;  on se croirait dans un champ rempli d'ouvriers agricoles en sueur un après-midi d'août avec cette odeur ! Ils ne vont pas l’embaumer, j’espère ! puis elle marmonna à nouveau tout en revenant vers moi :

  - c’est fou ça…ce qu’ils t’ont mis…cette eau de Cologne de merde…

Voilà le genre de frayeurs primaires que je dus passer lors de ce premier coma. L'impuissance et la frustration de ne pouvoir parler, questionner et encore moins réagir ! Difficile de ne pas s'agacer quand un infirmier recoiffe une de vos mèches frontales à gauche en insistant nerveusement dessus alors que votre maman l'a toujours amoureusement ( et d'un léger coup d'index tendre et non anguleux ) coiffée vers la droite. J'eus l'air un peu stupide concernant tous ces doutes qui m'assaillaient et m'assaillent encore, parfois ; et bien sûr que je n’ai jamais rechigné devant toutes ces missions de compassions, d’accueil d’âmes paumées, bienveillantes, outrageantes même parfois de ne pas saisir le fait que « lorsqu’il est l’heure de partir, rien ne peux ni ne pourra y changer ; que notre façon de mourir est écrite sur notre front dès la naissance comme marquée au fer rouge pour les décès violents et à la plume de cygne pour les morts plus douces. Mais allez donc expliquer à des âmes choquées, troublées par une fin violente qu’il leur est indispensable de renaître maintenant afin d’évoluer, puis renaître, évoluer, puis renaître…

Alors oui ! Un ange est également "juste" un poteau indicateur d’âmes errantes ; mais ici comme ailleurs, il n’y a pas de sots métiers… d’ailleurs ce n’est pas un métier que d’être missionnaire céleste mais un devoir, un honneur, le sommet de l’amour pratiqué avec un désintéressement total.

Ces mots doux, ces chuchotements heureux me concernant que glissa Mélanie à ma maman m’encouragèrent énormément pour la suite ; je repris confiance en moi et régna tout autour de mon âme un léger vent de paix et d’apaisement. Je frissonnai de joie pendant quelques secondes et m'assis, rassuré, sur ce lit où l’autre cage faite de chair dormait et semblait attendre une prochaine résurrection. Je n’avais pas de dégout pour ce corps inerte mais ne ressentais pas non plus une quelconque fusion amoureuse naissante ; il s’agissait bien de moi, là, allongé, et d'ailleurs je reconnaissais quelques grains de beauté originaux ainsi que deux ou trois petites cicatrices creusées çà et là, mais jamais ne vint en moi cette peur que beaucoup d’âmes impures purent avoir de ne pas le retrouver un jour ou même pire…de s’en éloigner un instant.

- Bon... conclua ma mère un peu gênée, sortons de cette chambre et attendons dans le couloir. Mon père eut pour une fois le sourire franc et dit en partant :

 – Quel joli langage, mon fils est un poète !  On pourrait presque peindre ses mots ! je vais m'en griller une dans le couloir ma belle, ma mie ! c'est du Ronsard !

Mélanie sortit également en grommelant :

 – pucelle…moi ? Il a perdu la mémoire, c’est sûr.

Une réunion extraordinaire entre médecins s’organisa dans la salle de pause afin de déterminer mon état. Une fois le diagnostic effectué, le silence revint brusquement lorsque l’un d’eux évoqua  les vies antérieures :

-         - Il faut le laisser…je n’ai pas envie d’entrer dans sa chambre habillé de bottines du 16e siècle ni d’une fraise géante scotchée autour de mon cou, plaisanta le médecin cardiologue.

- Tu as raison, Paul, répondit un de ses collègues, c’est une régression verbale… il emploie un langage qu’il ne connaît pas et j’avoue que cela est fort impressionnant. J’ai d'ailleurs un ami hypnotiseur qui fait revenir les gens dans leurs vies antérieures.

En entendant cela, tous éclatèrent de rire dans la salle et se mirent à faire la queue devant la machine à café.

 –Aaah ? Un guérisseur ?  et quel handicap* a-t-il au golf ? (rire provocateur) ce sont des charlatans !  affirma Paul en soufflant sur son gobelet de café brûlant, ils opèrent l’invisible et cela est économique ! point de bistouri ! point de paire de ciseaux et point d’assistant ! personnellement, je n’ai jamais opéré d’âme.

  Par précaution, ils se mirent  tous d’accord pour laisser un infirmier de garde dans ma chambre.

– Nous le surveillerons ce jeune homme. Il est déjà miracle de toute manière, conclut l’un d’eux. Le reste de l’équipe acquiesça. Une certaine amertume se dégageait de cette dernière phrase «  Il est déjà miracle » il n’y avait pas de mouche dans la salle, mais si par malheur il y’en eut une ;  aucun ne l’aurait entendu voler. Ce mal à l’aise venait sûrement du fait que personne n’avait misé un dixième de rouble à propos de mon retour ; d’ailleurs sans la présence de ma mère à mon chevet durant ce coma long de huit mois, l’un d’eux m’aurait sûrement débranché.

Mélanie, maman et Antoine étaient impatients de me voir renaître alors  ils  interpellèrent le premier médecin sortant de la salle de repos

 – Pouvons-nous voir notre fils ? demanda ma mère.

-       -  Non, madame…Evan doit se reposer.

- Mais ? Il s’est reposé huit mois ! s’agaça-t-elle en lui montrant le plafond en guise de ciel. Il est vrai que je n’étais pas fatigué physiquement et même si ce stage fut un départ brutal pour mes proches, j’étais tout sauf éreinté. J’employais des mots que je ne connaissais pas ou plus, et le langage de Louis XV m’était familier. Ça ne dura pas fort heureusement et quand ma famille revint le lendemain je pus de nouveau les reconnaître.

Je ne compris jamais cette régression si ce n’est que mon âme n’avait pas dû supporter ce retour désagréable ici. Je rentrai chez moi après quelques séances de rééducation en n’ayant qu’une idée en tête : sortir prendre l’air et me balader avec Mélanie aux alentours de Bligny. Reprendre simplement nos petites habitudes et j’avoue que, lorsque ; allongés le premier soir sur mon lit, nous nous empressâmes de visionner une série policière à la télévision équipés d’un paquet de chips coincé entre les cuisses de mon amie afin d’y piocher allégrement et surtout  à tâtons. L’ambiance resta tendu un moment tout de même.

-         -Tu jouys sans moi ?  ricana-t-elle.

-         -Hein ? !  m'étouffai-je en prenant une gorgée  de coca-cola* à la bouteille 1,5 l . ( allongé, c'est toujours plus diffcile d'en boire, voire vicieux de fainéantise)

-       -  Oui, Evan. Ce que tu disais dans ta chambre d’hôpital… ton délire que j’étais pucelle, etc…

-        - Ah…désolé Mélanie. dis-je en essuyant  des larmes pétillantes de bonheur  coulantes sur mes joues.

-         - Tu pleures Evan ? 

-Non, c'est le coca, ça pique et j'ai failli m'étouffer avec en entendant "jouys". Je parlais en vieux François comme on dit et je sais qu’il y a un moment que tu n'es plus vierge... (silence avant une nouvelle vanne) puis si je jouys, comme tu dis si bien, cela est sûrement dû à la saveur barbecue des chips.( discussion close, Mélanie  grogna et fit mine de suivre la publicité)

La présence du christ fut omniprésente lors de mes déplacements. Quand le premier soir, à table, je me levai me mis à rompre le pain pour le distribuer à chacun de mes proches (Nous mangions du pain de mie Harry’s  alors le partage était plus rapide) mon père sembla ravi et me le fit remarquer en riant:

merci Evan, je ferai une lettre à Thimothée ! La particularité d'Antoine était non seulement de balancer des vannes vaseuses mais d'en rire seul sans réellement se préoccuper si l'assistance y comprendrait quelque chose.ce fut le cas puisque ma mère eu un sourire pincé de compassion ou de pitié peut-être et enchaîna rapidement sur un autre sujet : la découpe du poulet qui venait de faire son apparition sur la table du salon.

Alors, là, ma mère jusqu’ici silencieuse ne put s’empêcher d’ envoyer un coup de rond de serviette en bois  sur les phalanges de mon père

 – ceci était ma main, Marie-Ange, répondait-il pour clore la plaisanterie. Je ris et même si je ne compris que la surface de son humour, j’étais content de le revoir cet Antoine, ce père, cette âme égarée et rebelle face à l’éternel.

Les trois années passèrent doucement sans réelles séquelles psychologiques et je repris ma scolarité tout à fait normalement ; j’obtins mon BAC scientifique avec mention « super fort en dissection amphibiens » et me dirigeai vers une profession d’étude, de recherche peut-être, mais avec une certitude : il fallait qu'elle soit liée à la biologie environnementale. J'adorais la bio' ! Il est vrai que plus jeunes, nous nous étions pas mal entraînés sur des grenouilles avec Mélanie lors de nos ballades aux alentours de Bligny. J'aiguisais spécialement des cartes téléphoniques pour ces chirurgies minutieuses et m’étais procuré une paire de gants  latex que je nettoyais à l’eau du robinet puis dissimulais dans un de mes pulls camionneur. Je cachai beaucoup de choses dans l’armoire à glace de ma chambre : des cartes téléphoniques donc, mais également mon carnet intime bleu dont j’avais perdu la clé. Je la retrouvai quelques mois plus tard sous le radiateur poussiéreux en fonte blanc. À l’intérieur, j’y notai à peu près tout ; des attitudes cyclothymiques d’Antoine (Ah ! mon père ce lombric fatigué ! )  à mes constipations récurrentes dues peut-être à mes déjeuners et dîners  chocolat-coca. C’eût été plus sain de manger des bananes, mais mon père s’en servait comme modèles pour ses tableaux. (Aaah ! mon père, ce peintre maudit n’ayant même pas eu les couilles de sombrer dans la drogue ou l’absinthe comme ses confrères du XIXe siècle)  

A l'aube de mes dix-neuf ans, je fus appelé là-haut pour la seconde fois et il n’y rien de pire que de mourir avec une envie de faire caca. (Allons droit au but et employons les mots simples, car, étron ne fait pas partie de mon vocabulaire et déféquer me semble approximatif me concernant.) Moment très difficile, fut-il, car partagé entre le fait de courir aux toilettes ou bien me laisser mourir (et tomber) au beau milieu du salon où trainaient Stéphane, le chevalet d’Antoine et quelques poufs qui semblaient prêts à amortir ma chute.

Ironie du sort ? Stéphane se mit à gratter sa litière comme pour me narguer au moment où je m'écroulai sur les coussins moelleux servant de prie-Dieu à mon père lorsqu'il travaillait ses cadrages et perspectives au crayon de papier.  Je butai dans la corbeille à fruits, tout d’abord, avant que mon cœur (se sentant trop à l’étroit dans ce petit corps peut-être) vint à me lâcher ; il devait être trois heures du matin et personne ne m’entendit partir en mission pour la seconde fois. J’eus un peu peur, j’avoue, car ce n’était pas réellement le moment.

Mais y a-t-il un moment en fait ?  Dieu se fiche totalement de savoir si lors de votre décès vous vous prépariez à partir  au parc Astérix avec vos enfants ! Ça lui est égal aussi de connaître les raisons de votre agacement lors de ce départ soudain ! en l’occurrence et pour ma part, j’eus très envie d’aller aux toilettes et j’aurais préféré mourir à UN AUTRE MOMENT.