EVAN, CARNET DE BORD D'UN ANGE DECHU 1

 

Evan, carnet de bord d'un ange déchu.

 

Ce roman ( premier jet réel )  peut contenir fautes, incohérences au niveau du texte et des dates  et anomalies diverses. Merci de ne pas en tenir compte. Laurent, et bonne lecture...

déposé copyright 2011.789S3A7-1(3)

 

 

 

                                 Evan, carnet de bord d’un ange déchu…

 

Il est six heures vingt-neuf et dans une minute, la radio va se mettre en route. Mélanie va ouvrir les yeux, écouter les informations pendant quelques secondes, souffler en entendant la météo que le speaker annoncera maussade, prendre le cadre photo digital où je ferai une apparition tous les dix clichés ; le toucher de son index gauche, sourire bêtement puis, si tout se passe bien, elle devrait également faire une longue caresse à Squeeze, notre chat.

 Concernant Squeeze, ça dépend de lui en fait. De mon vivant il a toujours été dépendant et passait de longues nuits à l'extérieur. Aujourd'hui, il l'est moins et je sais pourquoi. Juste après mon accident il s'est fait jeter par une chatte de race... ça fout un coup, je comprends... Mélanie n'en sait rien et pense qu'il est devenu casanier, préférant le canapé du salon à la cave de l'immeuble. Mon amour se lève enfin. Nous traversons tous trois le salon et c'est Squeeze qui gagne la course ( en me traversant, le tricheur ) pénétrant le premier dans la cuisine. Mélanie sort une paire de ciseaux de l'un des innombrables tiroirs du buffet, découpe nonchalamment un sachet de cat's like et le vide dans sa gamelle. Je lui ai déjà dit que cette marque «  cat's like » ne convenait pas à notre chat ; Squeeze n'aime pas les morceaux de carottes insidieusement enfouis dans la gelée...trop de gelée d'ailleurs…

 Mercredi dernier, alors que nous faisions les courses au supermarché, Mélanie hésita entre les sachets cat's like et ceux de chez cat's love. Je pensai fort pour qu'elle attrape le second :

- quinze centimes d'euros de différence ! Melanie, tu abuses...c'est pour Squeeze ! Elle ne m'entendit pas et fit pivoter son caddie en direction des caisses. Le chariot complet de vivres pour dix-mille Tibétains affamés, elle râla également de ne pas trouver sa carte bleue,  je lui chuchotai à l’oreille :

 en compagnie de ta carte vitale Méla' ; lorsque tu sors de chez le généraliste, elles finissent tout le temps collées ensemble. Gênée devant la caissière déjà furieuse et impatiente de passer à un autre client, Mélanie la sortit enfin de son sac et ce fut donc encore moi qui dû lui souffler son code secret.

Sur le parking je me souviens également avoir vu les pompiers débouler devant nous puis freiner brusquement devant le fast-food. Mon amie stoppa net notre caddie en chuchotant :

 

- qu'est-ce que c'est que ce bordel...où vont-ils ?

Un décès je pense, avais-je répondu. L’air ahuri, un homme s'approcha de nous. Je regardai Méla’ qui ne sembla pas le voir. Je détournai la tête afin d’éviter un quelconque renseignement à fournir, car, J’étais bien, là, avec elle,  et n’avait surtout pas envie de jouer les conseillers d’orientation.   L'homme s'écria :

- Hey !  !

Je ne bougeai pas.

– Hey ! Vous là, l'homme en jeans ensanglanté baskets noires, vous êtes un ange ? Je me retournai enfin

 – Non m'sieur... vous apercevez une paire d’ailes derrière mon dos ?

  - Et bien non...ce sont les couleurs qui tournent autour de vous qui me... (ahuri)  suis-je mort ?

- Possible monsieur...quelqu'un devrait venir vous chercher, votre guide sûrement.

- Mais que dois-je faire en attendant ?

- Je ne sais pas moi...visitez la galerie du magasin et faites semblant d'acheter...du saumon tiens ! C'est beau à regarder le saumon, non ?

  - AH NON ! Je viens de me taper les courses et m'enfiler une queue d'une heure avant de pouvoir régler mes achats, alors je voudrais bien rentrer chez moi ! !

À contrecœur, je décidai de l'accompagner jusqu'à sa voiture pour qu'il réalise enfin. Les pompiers étaient en pleine tentative de réanimation, nous nous avançâmes et je lui fis remarquer qu'il n'était pas nécessaire d'éviter les gens en leur disant -  Excusez-moi, je voudrais passer…pardon !

 Je pointai juste du doigt son corps allongé, chemise déboutonnée et moitié torse nu sur le bitume.

-C'est moi ? Ce n’est pas moi ! Mais si... c'est ma voiture ! Je suis mort de quoi là ! ? C'est pas moi...pas possible... Ah si, c'est bien ma montre. Pourquoi suis-je torse nu devant la foule ?

- Infarctus apparemment monsieur...dis-je, c'est fréquent. Courses + pas envie + foule + stress = cœur qui lâche. Vous allez peut-être vous en sortir, regardez, ils vous emmènent à l'hôpital...

L’homme fonça alors en direction du camion de pompiers et s’asseya près de son corps enveloppé d’une couverture de survie. Cela me fera toujours rire ça, c'est un moment de vrai bonheur pour nous de les voir prendre un comportement humain alors que sur terre, ils étaient rustres et n'hésitaient pas à tricher des politesses.

 

Voilà pour l'anecdote.

 Je m'appelle Evan, j'ai vingt-huit ans et je meurs tous les trois ans...enfin, mourir n'est pas le terme exact, disons que je tombe dans un coma à l'échelle de Glasgow  végétatif et irrécupérable  pendant huit mois. Les médecins sont toujours surpris de me voir revenir à la vie. Lors de mon dernier réveil, j'ai refroidi le médecin-chef en lui annonçant que la prochaine fois qu'il me considérera comme mort au bout de trois mois de coma, je porterai plainte. Ça avait fait rire Mélanie, mais je peux vous annoncer que dans ma chambre d'hôpital, le staff médical baissait les yeux. Surtout que je ne garde aucune séquelle physique ni mentale ; je me réveille, arrache le masque à oxygène et fais mon rapport.

 

Je suis employé dans la bibliothèque de la ville et lorsque je m'absente, c'est Thomas, le seul intérimaire apte à comprendre mes fiches qui me remplace ; je n'irai pas jusqu'à dire que son désir serait d'être embauché...voire de me pousser du côté obscur, mais il y pense parfois. C'est légitime et terrien surtout. Mon premier coma, cet appel, vint d'une façon assez étrange vers l'âge de seize ans. Nous étions (Mélanie et moi) allongés côte à côte sur mon lit et dévorions un paquet de chips barbecue devant  Ally Mc Beal. Elle me tendit le paquet en me donnant un violent coup de coude amical puis voyant que je ne répondais pas, n'insista pas plus  et imagina que je m’étais endormi pensant cet épisode d’Ally’soporifique. De mon côté,  Je me souvins surtout avoir répondu dans un vide total :

Oh, Evan...des chips ?

- Bah oui, donne.

- Eh, tu veux des chips ?

- Oui, je t'ai dit ! Donne !

- Evan ! Tu dors déjà ?

  - Bah non...

Puis cette voix résonna derrière moi :

- Evan...Mélanie ne peut t'entendre et cesse d'essayer d'attraper ce paquet bruyant. À cet instant, j'eus l'air un peu bête et me rendis rapidement compte que je n'étais plus.

 

Mon corps fut découvert le lendemain par ma mère, Marie-Ange, qui me secoua militairement à neuf heures en me disant : tu as deux heures de sport aujourd'hui ! Étrange que tu ne sois pas encore sous la douche. Je vous épargne la suite, les pleurs, cris, pompiers devant la maison avec sirènes hurlantes et enfin, analyse du paquet de chips. Je sais bien que sceller un paquet de chips barbecue vous semblera stupide, mais comme l'avait dit un agent de la police scientifique à un pompier - S'il les a mangées, couché sur son lit, il y a de fortes probabilités pour qu'il se soit étouffé avec. Ce que le technicien omit dans son raisonnement est que nous ne nous séparâmes que très rarement de notre bouteille 1,5 de Coca-Cola : donc, le risque d'étouffement fut logiquement réduit à zéro...comme le coca d'ailleurs (qui n'existait pas à l'époque, mais que Méla achète par pack de six maintenant. ) Malgré tout, mon pauvre amour culpabilisa de ne pas avoir réagit à temps. Persuadée que je m'étais endormi devant notre série préférée, elle avait quitté la chambre aux alentours de vingt-trois heures me reprochant de me coucher comme les poules. Même encore aujourd'hui ! Elle râle et n'en fait qu'a sa tête, j'en ai pour preuve les sachets de Cat's like... Elle fut convoquée à mainte reprise au poste de police avec les questions récurrentes du genre :

Que faisiez-vous tous les deux allongés sur le lit ?

On regardait le deuxième épisode d'Ally Mc beal...

C'est tout mademoiselle ?

Non, ce n'est pas tout. On mangeait des chips barbecue.

Vous ne vous êtes pas inquiété de son état ?

Non. Il a le droit de s'endormir devant une série et puis, il était quand même vingt-deux heures, nos parents n'en finissaient pas de discuter devant leur digestif alors...on a l'habitude de s'endormir tous deux sur le même lit.

Vous sortiez ensemble ?

Sortiez ? Sortez vous voulez dire ? Oui, nous sortons ensemble depuis que nous sommes voisins. cinq ans à peu près.

Cette histoire n'est pas si lointaine et je me souviens avoir assisté à cette convocation...j'eus mal au cœur pour elle.

Je me sentis comme une éléphante, une femme peut-être même à qui l'on aurait ligaturé la trompe.

Athée la Mélanie ! A-T-H-E-E qu'elle est, répéta ma mère juste avant le drame. Cette fille que j'aime ne croit pas en Dieu, insista-t-elle. Moi non plus maman, lui affirmai-je en souriant. J'avais l'intime conviction que quelque chose nous malmenait de là-haut, mais jamais je n'aurais imaginé devoir lui rendre des comptes à chaque fin de vie. Mélanie s'en foutait un peu de tout ça. Si on lui avait demandé – Est-ce que la terre tourne ? Elle aurait répondu – possible, mais je ne le sens pas...ou encore : on ne doit pas être sur la même terre, car je ne ressens aucun vertige. Elle est beaucoup plus bavarde en début d'hiver (et chaque année) lorsque la température du salon se refroidit. Mélanie a toujours eu ce procédé étrange pour me faire sortir du trou de notre canapé - -Evan, t'as pas froid toi ?

- Non, ça va...

- Putain moi j'caille ! J'suis transie ! File-moi mon plaid sur la chaise s'il te plaît et demain j'achète un triple poncho.

Je devinais alors que le chauffage ne s'allumerait pas tout seul à moins d'une intervention divine. Je finissais par me lever, allumais le radiateur électrique lorsqu'elle s'écriait – Non mais je disais pas ça pour que tu te lèves ! - C'est bon Méla,' je ne veux pas te voir bleuir en live.- merci mon chat, mais t'as pas froid toi sinon ?

Voilà pour résumer un peu son style d'approche. C'est sûrement un brin manipulateur et peut-être y réside la peur que je l'envoie paître, mais on ne change pas les gens, ainsi, je l'aime comme elle est.

 

 

                                     Ma première apparition

 

Je fus donc réellement touché par la profonde affection que me portèrent les membres de ma famille. Mélanie ne pleura pas, garda espoir en préparant deux cafés le matin, les posant sur notre table basse en verre et poussa l'obsession jusqu'à mettre une photo de moi près de la tasse (pas la meilleure puisque c'est celle où l'on m'aperçoit sur mon vtt en train de faire coucou à l'objectif, de plus, le casque obligatoire faisait de moi un playmobil sans sa boîte.) Ce n'est pas bien grave, mais je comprends mieux maintenant que l'amour soit aveugle. Je pus errer à volonté sur terre sans aucune attirance que l'on dit pourtant irrésistible vers cette lumière qui m'échappe encore. - Il s'agit d' une grosse ampoule halogène 80 watt sans aucun support, ne brulant pas les yeux lorsqu'on la fixe, dis-je fréquemment à mon guide. Entre deux missions célestes, il m'avoua à cette époque qu'il était anormal que je sois autant nostalgique de ce genre de moment et me promit donc une apparition dans un but bien précis : rassurer Mélanie. PAS DEUX APPARITIONS ! UNE ! (Avec, dans ce contrat céleste, l'autorisation de dire à mon amie quelques mots rassurants bien entendu.)

Excité, je me souviens (tout en m'occupant de quelques missions de compassions, d'accueil d'âmes perdues et autres renseignements divers) avoir travaillé de longs moments afin de trouver les phrases chocs, percutantes et pénétrantes qui toucheraient Méla' ; qu'elle n'ait aucun doute quant à mon retour sur la belle bleue dans quelques mois ! - Mélanie, je ne suis pas mort. Je reviens très bientôt. Je t'aime. Je demandai à mon guide spirituel (matériel également pour le coup) si mes messages seraient illimités ; il me répondit – oui, le temps que s'accordent vos âmes. Lorsque la fusion cessera, tu disparaîtras, mais le laps de temps importe peu Evan, c'est le message qui doit être clair. Je compris alors que j’étais une âme bien différente des autres âmes...et que je ne saurai jamais, par moi-même, frapper trois coups sur une tuyauterie de chauffage.

Je n'attendis pas la pleine lune pour donner de mes nouvelles à Mélanie, mais juste 23h30, l'heure où elle referme son bouquin de poche 10/18 et que Squeeze, les yeux bridés, mi-clos sorte de l'armoire pour rejoindre le lit. Je suis toujours autant émerveillé de le voir passer d'une tour à l'autre ce chat ; du noir complet de l'intérieur d'une armoire, il est capable d'affronter de face la lumière puissante de la chambre pour rejoindre sa maîtresse. C'est fou, mais s'il était homme, on aurait dit de lui qu'il fit constamment des dépressions nerveuses. Squeeze n'est pas un chat dépressif, il aime juste les pulls moelleux et refuserait de s'allonger sur de la laine de verre.

 

Aux alentours de 23 heures 58 (selon le radio-réveil de méla' ) je décidai avec l'aide de mon guide qu'il était temps de transmettre ce message, une combinaison idoine des éléments, énergies et fluides divers traversant la chambre m'indiquèrent que Mélanie se trouva dans un profond sommeil. Seul Squeeze leva la tête, dressant ses deux oreilles afin d'élucider les bruits de trottinements au fond des combles et lorsqu'il comprit qu'il s'agit de nuisibles, mon félin se rendormit paisiblement. Je ne pus m'empêcher de penser à ce moment que les produits répulsifs et autres raticides que j'avais déposés dans les trous et recoins des lattes de lambris déclassées placardant le sous-sol ne furent d'aucune efficacité. Ce qui est étrange lorsqu'il s'agit de votre premier décès est de continuer de marcher à pas feutrés sur le sol de peur de réveiller l'endormi. Il est évident que le plancher ne craquera pas, que vous ne risquerez pas de vous prendre les pieds dans le Tancarville posé au milieu de la chambre, mais il s'agit juste d'un réflexe que l'on garde quelques mois...voire quelques années pour certaines âmes.

Je lui frôlai le bras, mes mains devinrent brillantes à ce moment et mon guide m'encouragea – Allez ! Elle va se réveiller ! Positionne-toi au centre de la chambre.

Mélanie ouvrit les yeux et regarda dans ma direction – Evan ? C'est toi ? Je dis alors à mon guide – c'est de moi qu'elle parle ? Oui Evan ! ! Réponds ! - Je...je reviens dans cinq mois et treize jours, Méla, je t'aime et ne t'en fais pas. Elle alluma la lampe de chevet, se leva puis tenta de comprendre ce qui aurait pu provoquer cette hallucination - Que nenni, pensai-je, c’est bien moi Mélanie. Mon guide et quelques autres âmes pures s'occupent d'ancrer en toi cette certitude, - « Evan revient. »et je souhaite que cela tienne commun les post-It jaunes que l'on tape sur notre réfrigérateur ! Je me rendis compte alors que s'incruster dans son rêve devrait relever d'une méditation extrême pour qu'elle se dise au petit matin «  j'ai rêvé de lui, mais j'ai vraiment eu l'impression qu'il m'a parlé « je n'essayai pas, mais rêva à mon tout qu'un jour peut-être je serai apte à visiter son âme et ses fréquentations amicales ou ennemis noctambules.

Je jetai souvent des regards furtifs sur Mélanie pour tenter de deviner ses sentiments à mon égard ; j'eus peur qu'elle pensa de moi – Putain, il a enflé du visage...j'pourrai pas vivre avec un Bibendum par la suite. Et même s'il revenait à la vie, que le désir irrésistible nous vienne de vouloir un enfant, je ne me vois pas accoucher d'un pneu boudiné... et puis cette eau de Cologne parfumée lavande que les infirmiers lui collent tous les matins, on se croirait dans un champ rempli d'ouvriers agricoles en sueur un après-midi d'aout !

Voilà le genre de frayeurs primaires que je dus passer lors de ce premier coma. L'impuissance et la frustration de ne pouvoir parler, questionner et encore moins réagir ! Difficile de ne pas s'agacer quand un infirmier recoiffe une de vos mèches frontales à gauche en insistant nerveusement dessus, alors que votre maman l'a toujours amoureusement ( et d'un léger coup d'index tendre et pas anguleux ) coiffée vers la droite.

 

Mélanie s'assit sur le rebord de mon lit, et faute de ne pouvoir me baiser les lèvres, elle caressa ce masque respiratoire longuement puis murmura d'une façon très maternelle – Je t'ai vu cette nuit mon amour, Tu va revenir bientôt, ne t'en fais pas je suis confiante. A écouter ces mots mielleux près de mon oreille morte, je compris enfin qu'elle n'aimait pas mon corps, mais mon âme. J'eus l'air un peu stupide concernant tous ces doutes qui m'assaillaient et m'assaillent encore ; ce manque de confiance de ne plus être à la hauteur lorsque vous vous sentez dépérir doucement et que votre amie, votre amour même s'embellit chaque jour qui passe et semble vous abandonner...Vous vous sentez alors rétrécir. 

Ces mots doux m'encouragèrent alors il y eut comme un léger vent de paix tournant autour de mon âme ; je frissonnai quelques secondes de joie et m'asseyai, rassuré, sur le lit plié au carré que ma mère occupait le temps de mon séjour à l'hôpital. Tendant l'oreille, mais ne comprenant pas ce que Mélanie venait de me souffler, elle lui demanda d'un air vague et faussement désintéressé – Hmm...que disiez-vous Mélanie ? Je le rassure, Madame, je suis sûr qu'il sera bientôt de retour. Ma mère alors repartit dans de sanglots  brusques - s'il vous plaît seigneur ! Rendez-nous notre Evan, il est trop jeune pour mourir !

Le Seigneur t'écoute maman et je vais revenir...il est vrai que je bouillais d'impatience de reprendre la série d'Ally Mac Beal en m' envoyant des chips par milliers et du coca.

Ce fut en partie grâce à Mélanie si l'on ne me débrancha pas. Elle attrapait le médecin-chef chaque matin en lui affirmant – Evan a bougé les lèvres Docteur ! Celui-ci eut beau expliquer qu'il s'agissait  de réflexes et qu'il serait fort possible qu'elle assiste à d'autres mouvements provenant d'autres membres, mais déterminée, elle ne capitula pas et vint me parler tous les matins. Ma mère quant à elle demanda au staff médical un lit de camp et décida de veiller sur mon corps, mais surtout, de surveiller le va-et-vient des infirmiers porteurs de nouvelles fraîches. Le médecin-chef fut à court d'idées pour expliquer que mon état végétatif ne me permettrait plus de parler et encore moins de marcher ; il laissa alors les semaines puis les mois passer attendant au bout du compte que ma mort le désigna vainqueur haut la main par K.O sur prédictions. 

 

Parfois, il passait seul aux alentours de huit heures du matin avec sa blouse blanche qu’il avait dû enfiler à la va-vite dans le couloir et jetait un coup d’œil furtif sur mon visage enflé en se pinçant les lèvres. Il enfilait ses lunettes pour lire un peu les rapports d’infirmiers de nuit  – bon…status-quo, disait-il à ma mère. Elle  n’ajoutait rien de plus, ne bronchait pas, car pour elle cela signifiait tout bêtement que rien n’était perdu. Et même si l’espoir et  la joie n’envahissaient pas mon environnement elle y interdisait toute pensée de requiem anticipé comme venait de faire ce docteur irrespectueux dans l’âme et au comportement d’ours mal léché. Au fond d’elle même, sans broncher, elle le maudissait d’un sourire courtois.

Le mercredi 30 mars à huit heures trente, je fus pris de violentes convulsions. Mon corps trembla de tous ses membres et j'aperçus le plafond vert bouteille de ma chambre. Ma mère se trouvait près de moi et discutait avec une infirmière de mon état profondément silencieux depuis quelques jours. Cela peut paraître stupide, mais même si elle croyait profondément en Dieu, elle n’acceptait toujours pas ce rapt soudain que le ciel avait organisé. Qu’on lui prenne son fils, oui !  Ça, elle se doutait bien que cela arriverait un jour, mais sa seule condition était : lorsque je serai décédée et enterrée au cimetière du Père-Lachaise et que l’on aura répandu les cendres de mon mari sur les chrysanthèmes ornant mon marbre, alors,  mon fils pourra partir lui aussi. (Oui, ça peut paraître étrange, mais elle a toujours voulu partir après mon père qui n’avait rien demandé à personne, au passage, et qui ne désirait pas non plus de crémation)   

Ce signe fort, volontaire et distinct destiné à l'assemblée infidèle du corps médical de la ville de Bligny fut lancé pour qu’ils puissent se souvenir que - lorsque l’on a un jardin à légumes il faut de temps en temps l’arroser, car s’il n’y eut pas mon guide près de moi pour m’encourager à envoyer ce SOS, je serais descendu de cheval comme on dit et abandonné l’idée quelconque d’un retour sur terre. Je pense qu’au bout de quelques mois, Mélanie et ma mère auraient fini par se lasser de fixer mes yeux clos et  les infirmiers se seraient fait un plaisir de me balancer dans la fosse aux vivent les taupes et autres bestioles hypogées ;  mon guide m’a donc poussé à défier l'irréversibilité de cette mort cérébrale par un ultime retour brusque que l'on prendra quelques mois plus tard pour un miracle de Dieu. ( qui ne se trouva pas avec nous à ce moment-là, il faut bien l'avouer )

Voyant mes yeux grands ouverts pendant quelques secondes, l'infirmière accourut et se pencha au dessus de mon visage. Ma mère fit de même, alors je les fixai l'une après l'autre et replongeai soudainement dans un coma profond. Je n’avais pas beaucoup de temps en fait, car je devais repartir faire l'accueil d'un crash d'ULM du côté de Bâle, en Suisse. Mon guide me donna cette mission, car ces deux personnes, croyantes ma foi, ne subiraient pas le choc violent de ce fameux « passage » et devraient se diriger directement en direction de la grosse ampoule de 60 watts régnant au dessus de nous.  Les premières missions que l’on nous confie sont souvent très basiques – accueil, conseils et recueils d’informations diverses afin de diriger du meilleur possible l’âme se trouvant sur le retour. Certains, (les croyants surtout) s’imaginent une vie éternelle et se disent en arrivant près de nous – Aaah ! c’est donc cette lumière que nous devons emprunter pour rester près de Dieu ! Oui, mais ne vous asseyez pas à sa droite, dis-je fréquemment en plaisantant, la place est sûrement prise…

 

Concernant ce crash d’ULM, il s’agissait de l’oncle et du neveu qui avait pour habitude de survoler la forêt noire tous les week-ends. Ce fut le dernier… et je volai en une pensée non pas à leur secours, mais pour leur indiquer qu’il venait de franchir le point de non-retour. L’oncle jeta un coup d’œil rapide en direction de cet objet ridicule en feu, puis  me demanda :

-         Vous êtes Saint « quoi » ?  

-         Saint… (Surpris) Saint Evan, monsieur. Vous savez où vous vous trouvez.

 

-         Oui, nous nous sommes rapprochés du Seigneur, il se retourne en direction de son neveu et lui dit – nous sommes morts, Marc… mon neveu adoré… je suis désolé. Je n’aurais jamais dû te laisser prendre le trapèze.

-         Le quoi ? Demandai-je.

-         Le trapèze…le triangle quoi...

-          ? ! Le triangle ?

-         Le volant ou guidon ! !  s’agace-t-il, me prenant d’un coup pour un esprit imparfait.

-         Eh, Oh ! Ca va monsieur, je ne suis pas un expert en ULM ! Calmez-vous hein ! Ca suffit maintenant !  Je suis ici pour vous accueillir et vous montrer le chemin qui vous mènera directement à Dieu, pas pour une expertise gratuite !  Nan mais oh ! 

 

Se déliant définitivement de son périsprit  il s’excusa de s’être emporté et m’expliqua s’en vouloir d’avoir emmené son neveu avec lui. - Marc n’avait pas à mourir maintenant !  jura-t-il en levant les yeux en direction de la grosse ampoule. Dix-huit ans ans, fac de lettres ! (et encore puceau, lisai-je en cet adolescent) vous vous rendez compte Seigneur ?

Il s’en rend compte ajoutai-je, mais le Seigneur comme vous dites ne passe pas ses week-ends à faire de l’ULM au dessus de forêts d’épicéas…lui. 

- Et sans une goutte d’essence qui plus est..., dit une voix derrière moi. Je me retournai et vis mon guide. Il apparut dans une auréole très blanche et j'eus à cet instant l’impression de fixer la gigantesque lampe halogène  du salon de chez mes parents, à Bligny.  Cela me rappela le jour où  notre chat, Stéphane, avait glissé sur le boitier où  se trouvait le variateur de puissance ; l'ampoule, par trop de tensions avait fini par exploser faisant sursauter et pousser un petit cri à ma mère qui dormait dans son poncho.

Mon guide s’approcha de ces deux êtres et répéta doucement à l’oncle – Hé oui… Maximilien…vous aviez mis peu d’essence dans votre engin. Comme avec vos proches…peu d’amour…peu de cadeaux…peu de conseils… Et lorsque l’on donne peu tout en amassant égoïstement les biens d’autrui, on se sent triomphant sur terre n’est-ce pas ?

Je fus abasourdi par ces phrases… je ne compris plus rien… Mon guide prenait ma défense !  Il  lui parlait gentiment à ce pauvre personnage encore vêtu de son short bleu clair !  Marc, le neveu  vierge sembla gêné un instant car son oncle adoré venait d’être  mis à nu, dépouillé définitivement de ses biens matériels et prévenu que s’il fut avare sur la terre, ici, nous serions logiquement avares de bonté et de bienveillance. Je voulus ajouter « Et TOC ! », mais c’eût été déplacé et bon d’un esprit de bas étage.

L’homme baissa les yeux et attendit la punition. Je l’interpellai- vous attendez quoi monsieur ? nous ne sommes plus que trois ! Mon guide est parti…pfuiiit ! ! Il est parti comme il est arrivé alors relevez la tête et suivez moi un peu que je vous montre le chemin.  – je vais être puni ? me demande Maximilien.

– Oulaa…il ne m'en appartient pas d'en juger messieurs, mais personnellement je trouve que l’avarice mérite largement la faucheuse, d’ailleurs, je suis surpris qu’elle ne soit pas encore là ; allons ! Dépêchons nous !

-         Oh ! S’écria Marc, regardez mon oncle ! la grande lumière !

- Nous y sommes messieurs. Allez régler vos comptes là-haut et bon courage pour votre négociation ! Les deux âmes furent aspirées doucement dans un large tunnel flottant ou plutôt...dans une grosse chaussette molle en apesanteur, puis disparurent.

 

Les médecins se souvinrent enfin que j’existai encore. Ma mère se mit à crier de joie en me voyant ouvrir les yeux puis pleura de toutes ses larmes lorsque je les fermai à nouveau. Le staff médical changea radicalement de discours à mon égard ; les différents requiem chantés auparavant par le médecin-chef se changèrent en une ode joyeuse remplie de bonheur et d’espoir. Je fus le centre des conciliabules d’infirmiers lorsqu’ils se postaient le matin près des machines à café. Je fus également l’adolescent de l’espoir pour certaines familles qui patientaient elles aussi le retour d’un proche malheureusement assis sur le mauvais barreau de la courte échelle de Glasgow ;  quant aux autres… les placoteurs :  ce souffle soudain et brusque leur indiquait tout simplement qu’il était bel et bien le dernier, l’ultime. Les infirmiers alternèrent leurs façons de me laver.

Ils échangèrent tout d’abord l’eau de Cologne lavande (parfum vieux dominé) qu’ils me passaient régulièrement au niveau du cou et des joues  pour un « mentholé- désodorisant- dominé » que je ne pus refuser,  puis optèrent définitivement pour le vrai spray musqué. (parfum mâle dominant)

J’y eus droit tous les matins : rasage au BIC jaune de mes trois poils de barbe  naissante et duveteuse,  avec en guise d’after-shave  une lotion crémeuse pour bébé. Et même si ces parfums ne furent pas mes favoris, je savais que Mélanie, à l’aide de son nez fouinerait longuement dans tous ces plis et recoins de ce que mon cou lui offrirait.

Oui, car  la vie est simple pour Méla, elle ne s’ennuie pas d’idées lourdes et pense que le rose appartient aux filles et le marron aux garçons. Pareil pour les glaces…

c’est vanille pour les filles et chocolat pour les gars.

  Concernant cette mixité sociale, chez Mélanie, seules les chips saveur barbecue sont acceptées. Tout le reste est établi par catégorie. Lors de nos ébats amoureux, il est très rare que je me trouve en dessous d’elle, c’est frustrant, j’avoue,  car la position du missionnaire me barbe un peu et si j’avais su ça dès le début de notre relation j’y aurais mis fin assez rapidement. Mais avec le temps j’ai découvert d’autres qualités en elle et cette position du dominé cherchant un orgasme sur le mur du plafond a finalement disparu.

Ai-je su faire des concessions ? Il faut croire que oui. C’en est une pour moi et d’ailleurs Mélanie en a fait également ; la liste est longue de ce qu’elle m’a refusé, mais le jour où elle a accepté de me laisser manger mes yaourts sur notre canapé à 499 euros et bien j’étais tout joyeux ! Ce fut une gloriole importante pour squeeze et moi-même. La confiance, c’est important dans un couple. Mélanie a senti qu’à vingt-cinq ans j’étais capable de manger un dessert sur notre canapé à 499 euros sans le tacher alors elle m’a donné la permission de m’y installer... après avoir débarrassé la table bien sûr…

 

Je suis déjà mort plusieurs fois donc j’ai mes petites habitudes maintenant. Et là, je sais que Mélanie m’attend avec un paquet de chips. Lors de mon avant-dernier coma (à vingt-cinq ans) une gitane que j’avais croisée près du bureau de tabac de chez moi m’avait tout d’abord fusillé d’un regard noir et oblique (comme si je lui avais volé ses poules qui ne lui appartenaient pas) et m’avait dit – vous ! vous allez bientôt mourrrrrir et ce sera d’une morrrrt violente ! VIOLENTE !

-          Bah… je sais bien, avais-je répondu en haussant les épaules. Je pars en mission tous les trois ans m’dame…mais là ou vous m’éclairez c’est le fait de cette mort violente ! (je me suis fait renversé par une voiture alors que je prenais un sens unique avec mon VTT)

La pauvre femme, agacée, m'avait jeté un sort instantané mais elle avait dû mal s'y prendre ou se mélanger les pinceaux dans ses formules, car rien ne s'était passé. J'avais attendu quelques secondes pour lui faire plaisir, mais rien de rien…Ella avait hurlé à nouveau

-         CUBEUS !

Gentiment et pour ne pas la froisser ( car ce fut un échec pour elle, il faut l’avouer ) je lui chuchotais :

 -         Je fais l’accueil là-haut… j’espère tomber sur vous et n’ayez crainte  madame la gitane, le ciel est une grosse chaussette molle avec à l’intérieur une ampoule allumée !

Elle me crachait dessus.

 

Étrange ces femmes extra-lucides qui vous crachent dessus en pleine rue. Je restais là, le glaviot collé sur ma veste de survêtement en guise d’écusson et ma baguette pas trop cuite sous le bras. Inutile de parler de ce genre de choses à Mélanie, elle serait furieuse et sortirait le couteau de cuisine en hurlant – quoi ? Elle t’a craché dessus la vieille ? J’y vais, bouge pas.

 

                                     Il a presque ressuscité !

 

Mon père vint me voir pour la seconde fois juste après cette grande secousse. Je ne sais pas si c’est son fils qui l’attira ou bien alors le côté phénomène de foire que j’avais acquis auprès des infirmiers et autres parents, mais il resta une journée à cloper et boire des cafés dans le couloir donnant sur ma chambre. Il faut avouer qu’il résidait en moi un petit côté – il a presque ressuscité ! il à presque ressuscité !

 Il a la trouille de la mort et cela, depuis sa naissance. Efficace et pragmatique, son métier ne le rattache pas spécialement au spirituel puisqu’il est égoutier-chef dans notre jolie ville de Bligny. Égoutier-chef veut tout simplement dire qu’il ne nettoie plus les fosses à merde mais les montre du doigt a ses collègues afin qu’ils les récurent. certains enfants sont fascinés par les métiers de leurs parents, moi, pas.

 J’ai toujours pensé que ma mère l’avait forcé à prendre ce boulot plutôt que de le laisser tenter de vendre ses croûtes d’aquarelles montrant les vues panoramiques différentes de Bligny.  Personnellement  J’aurais préféré un papa mégalomane artiste…même pauvre ! de toute façon personne n’aurait vu de cette misère du bas de la rue car nous avons un pavillon. Les passants, apercevant notre maison se seraient juste écriés

– tiens ! cette famille-là, ce sont des artistes !  C’est bien. Ils n’ont pas pris la grosse tête, ça fait toujours plaisir de voir qu’il existe des gens qui n’oublient pas leur passé ! Ils auraient eu raison. Mais le problème réside dans le fait que mon père est vraiment pauvre. Artiste peintre ? je dirais qu’avec ses tableaux il devrait offrir un petit truc ;  genre un jeu à gratter à cinq euros ou autre chose qui mettrait en valeur son œuvre. 

 

Et même si notre ville ( ou grand village) ne se prête pas spécialement à la peinture et que les printemps y sont moches lorsque les fleurs bourgeonnent ; ce n’est pas une excuse pour peindre de la médiocrité. Il suffit d’aller voir au-delà de son chevalet et s’imaginer un instant à Barbizon ! Je le dis sans honte. Les tableaux que peint Antoine sont laids et sans intérêt. Peut-être aurait-on dû lui trancher un lobe d’oreille afin qu’il exprime son génie ! Ou bien qu’il naquit à Auvers-sur-Oise ? Je ne pense pas que cela aurait changé grand-chose malheureusement. Comme ça, là, en tant qu’entité je vous dirais qu’à cinquante-six ans, mon père a bien fait de choisir le métier d’égoutier car le salaire tombe tous les mois, mais en tant qu’homme je vous avouerais que tout cela  manque légèrement de noblesse. C’est un mixte entre la peste et le choléra ce boulot. Et même s’il y existe un côté urgent et prioritaire semblable au métier de pompier, mon père ne sera jamais décoré pour sauvetage de canalisation ou vidange de fosse sceptique. Il m’a toujours dit

– lorsqu’a l’école, tes professeurs te demanderont la profession de tes parents, dis leurs que je fais un métier de merde… 

 

Lorsque dans ta tête les fleurs sont des fleurs et les arbres des arbres, alors ne choisis pas d’être peintre aquarelliste, mais garde forestier.

Evan/ Déc.2008

 

J’avais quatorze ans. Antoine prit les fruits posés dans la corbeille à pain et les posa délicatement sur la table du salon. Ma mère le laissa faire, mais ne put s’empêcher d’une remarque pertinente – Les fruits sont faits pour être mangés, pas pour être peints, chéri ! Mon père ne répondit pas. Il cligna d’un œil et tendit à bout de bras son pinceau en direction de cette triade puis reporta l’ensemble au crayon de papier sur sa toile vide.  Je n’ai jamais compris comment il s'arrangeait pour stocker l’ensemble dans un si petit crayon, mais une chose était sûre,  il semblait profondément concentré et chacun de ses gestes reposait dans une minutie parfaite. La poire se trouvait au premier plan, l’orange derrière,  et une mirabelle pourrie venait s’agglutiner délicatement à la première en cherchant désespérément à se fondre en elle, comme pour discrètement partager ses moisissures. 

Je jubilai sadiquement de voir pourrir et souffrir ces fruits que l’on m’obligeait chaque jour à croquer en guise de quatre heures. Mais Dieu en avait décidé ainsi : ces fruits ne seraient pas mangés et leur santé déclinerait doucement à la manière de Jésus sur la croix. (surtout la mirabelle qui avait déjà pris un sacré coup de chaud.) En les voyant rouler sur la table je ne pus m’empêcher de penser que ma mère n’ aurait pas hésité une seconde à me faire avaler cette fameuse mirabelle strip-teaseuse en m’affirmant – Elle n’est pas pourrie comme tu dis Evan ! Elle est trop mûre ! on voit que tu n’as pas connu l’époque des rutabagas ! C’est vrai. Elle avait raison. Je ne connaissais pas ce siècle au nom bizarre – rutabaga

 

En attendant que Mélanie arrive, je triturai puis écrasai quelques miettes de gâteaux collées au fond de mes poches puis marchai de long en large dans le salon en sifflotant des airs de musiques agaçantes ;  du Sergio Léone de préférence, car mon père déteste les westerns spaghettis. Je regardai de temps à autre ses fruits prendre forme sur la toile en me posant la question de savoir comment allait-il faire pour exprimer la gémellité de la mirabelle pourrie se fondant dans la poire. Puis constatant que je n'intéressai personne, je sifflotai à nouveau jusque qu’il me vire du salon en gueulant de me trouver une occupation.  

Me voyant traverser le couloir le visage triste, ma mère me caressa la tête et me souffla à l’oreille – n'importe quoi avec ses dessins…il y a plus urgent que ça. C’est vrai, il y avait les poubelles à descendre et j’emmenais toujours deux sacs avec moi lorsque Mélanie frappait à notre porte. Une formalité je dois dire si Stéphane ( notre chat) n’avait pas tenté la veille une infiltration à l’aide d’une de ses griffes non rétractiles pour aller chercher une barquette de viande vide ou bien encore la boîte de poissons panés en stick. ( le vétérinaire n’avait pas jugé utile d’opérer Stéphane à l’époque)

c’est le nerf qui ne fonctionne plus, avait-il dit à ma mère. Cela vous pose-t-il un problème qu’il ait une griffe non rétractile, madame ? je me souviens qu’elle avait répondu qu’il était un peu gênant de le voir se lever et sauter du lit en emmenant avec lui le drap et la couette, mais sinon, non…ça ne posait pas de soucis. Stéphane ne semblait pas malheureux et vivait très bien avec ce handicap.

 

Avec Mélanie, nous aimions sortir en ville et dépendions du car scolaire qui passait une seule fois le dimanche à quinze heures trente. Il nous arrivait de le rater puis d’errer quelques minutes sous l’abri-bus en se posant la question de savoir ce que l’on allait faire de notre argent de poche, car la plupart des magasins de Bligny étaient fermés les week-ends ; alors, nous allions au bar du coin pour regarder les courses de chevaux et écouter les clients râler que les favoris furent, hélas, encore au rendez-vous. Cela nous faisait sourire un moment puis lassés de voir des confettis de tickets perdants voler au beau milieu de la salle du bar nous reprenions le chemin inverse en renversant quelques bacs de jardinières posés sur les rebords de fenêtres de parents d’élèves que nous n’aimions pas… ou camarades de classes que nous n’aimions plus...

Nous aurions préféré une séance de cinéma avec Mélanie, mais les cars sont ponctuels à Bligny et n’attendent que très peu de temps aux arrêts. Sauf peut-être quand, de son rétroviseur, le chauffeur nous apercevait du bout de l’avenue courir et faire de grands signes de la main ; alors là, oui. C’est agacer qu’il regardait sa montre et dans un grand élan de tolérance nous ouvrait les portes du bus à contre-cœur. Les dames âgées étaient plus chanceuses que nous, car, en plus de les attendre avec le sourire empathique, le conducteur descendait de sa cabine pour les aider à faire grimper leur chariot à provisions. Ce que j’en dis maintenant me ramène au fait qu’il ne faisait aucune  action du coup. S’il pensait qu’un Dieu bénirait leur geste en acte de bienveillance ou autre charité ;   il se mettait le doigt dans l’œil jusqu’au nerf optique, car le mal pour un bien réduit à ne rien faire…c'est-à-dire le mal.

Il était hors de question pour Mélanie de faire le trajet à pied de toute façon. Nous avions déjà tenté les trente minutes de marche jusqu'à la ville par des chemins caillouteux, mais au bout d’un kilomètre elle s’était foulé la cheville en butant dans un nid de poule. Furieuse et  maudissant la terre entière de toute son âme elle m’avait prêté son téléphone portable pour que j’aille chercher du réseau tout en haut d’une butte de terre, mais même sur la pointe des pieds et les bras tendus en direction du ciel, pas une buchette n’était apparue.

 On n’a jamais retrouvé le portable ; enragée de ne pouvoir appeler nos parents, Mélanie l’avait jetée dans une mare non loin du nid de poule. C’est le prêtre du village qui nous voyant rebrousser chemin bras dessus bras dessous avait gentiment ralenti puis stoppé sa xantia blanche sur le bord de la route en s’écriant par la vitre ouverte  

– ça va les amoureux ? Les anges doivent vous envier ! vous êtes tellement mignons tous les deux sous ce soleil printanier, bras dessus bras dessous, que je n’ai pas hésité une seconde à m’arrêter pour admirer ce tableau céleste !

 Je lui expliquai dans un langage grave que Mélanie venait de se fouler la cheville en marchant dans un trou puis l’ambiance céleste retomba rapidement. L’inquiétude s’empara de notre curé qui sortit de sa voiture afin de lui porter secours.  

  Nous la transportâmes  doucement sur les sièges arrière de l’automobile  puis nous dirigeâmes en direction de Bligny. Nous eûmes droit, bien sûr,  aux prospectus et autres imprimés contenant les prochaines messes à ne pas rater,  puis le curé  nous raconta les nouvelles fresques ornant la mandorle de sainte Thérèse

– Ton père va adorer, Evan ! C’est un artiste également, tout comme le seigneur.

Tu parles…chuchotai-je à méla’. Sa Xantia vient des troncs de l’église et mon père ne supporte pas sa voix nasillarde, alors ça m’étonnerait qu’il vienne admirer ses machins en papier crépon aux noms imprononçables. – Fresques, me souffla-t-elle en grimaçant de douleur. Fresques, grimaça-t-elle en soufflant.

 

– Ah…, répondis-je par une grimace compatissante tout en  me replaçant droit face au pare-brise. Mon père à raison de toute façon, pensé-je, ce curé parle dans un entonnoir.

Cette journée resta gravée dans mon âme puisque ce fameux prêtre, je l’accueillis quatorze ans plus tard et  pus confirmer que sa Xantia venait bien des troncs de notre église. Il avait dû drôlement racketter les habitants de Bligny et si mes souvenirs demeurent intacts, ce ne fut pas très difficile car cette ville ressemblait un peu à Lourdes au nombre d’habitants pieux. On pouvait  y faire  son pèlerinage en toute discrétion, bien sûr,  mais il ne fallait pas y espérer un miracle ou croiser Marie ;  d'ailleurs, nous y avons eu une vague de paraplégiques dans les années 80 (l’époque où j’écoutais du disco) qui sont repartis déçus  à Berck-plage dans les années 90.

Les raisons de ces déceptions sont multiples : le maire de Bligny avait refusé de faire poser des rampes d’accès à l'entrée des supérettes qui seraient réservées aux handicapés ; et encore moins leur allouer les places de parking  de la mairie prévues pour son personnel. Le budget-aide est clôt pour les années à venir !  avait-il écrit dans le journal local.

Donc... pas de miracle à Bligny, mais qu'ils n'aient pas de regret, car, Berck est une jolie ville où, à l’heure de la marée montante la mer aime recouvrir puis emporter à jamais les bancs de sable où s’accroupissent des touristes piégés, surpris,  mais heureux de leur trésor de moules, de coques rouges enfouies dans la vase et de bigorneaux…

Et même si l’on n’y voit pas de miracle, l’air (salin) y est plus doux qu’a Bligny.

De là où je suis maintenant, ce paysage sépia que je fais défiler tout autour de moi grise légèrement mon âme. Cet homme en colère sur le parking me rappelle que chaque fin de vie peut sembler injuste, absurde et triste pour certains ; lui m’est apparu en colère, un autre viendra me questionner avec une paix certaine sans me faire de remarque désobligeante à propos de ma tenue vestimentaire, mais, peu importe que je sois vêtu d’un jean ensanglanté ou d’un boubou jaune et noir. Ce qui compte pour moi est de leur faire accepter qu’ils soient de retour chez eux. Ils devraient exulter de joie en sachant que leur mission se termine enfin ! Maudite terre d’expiation !

Ils ne se rendent pas compte que chaque geste compte ici haut ; ainsi qu’ils soient sots, violents,  amoureux ou bien encore charitables ; faits et méfaits seront épluchés dans la grande chaussette molle aux ampoules 60 watts ! C’est là que tout se joue ! quant à moi, je ne suis pas grand-chose... juste un conseiller d’orientation pour âmes perdues, esseulées et ne peux que les diriger.

Lorsque je reviens sur terre, je le dis et le répète sans cesse aux hommes que je croise dans les rues

Quand vous sentirez venir votre dernière heure alors profitez-en pour prier l’ange Evan afin qu’il vienne à vous mes frères,  et vous console de vos peines !  Il vous retirera tous ces sacs à dos trop lourds de peines et de douleurs irrémédiables que vous eûtes trainés toutes vos vies sans même un jour, espérer vous en débarrasser.  Alors, pris d'amour pour eux je leur chante :

Oooh happy days (oh happy days) when Jésus washed (when Jésus washed) He washed my sins away (oh happy days)

 

  Personnellement, je ne serai jamais un numéro tel Jean-Paul II ou un département comme Jean Paul Sartre…je suis un ange libre et cela n’a rien d’un pléonasme. J’en connais des déchus. Cet homme que j’ai croisé sur le parking du supermarché ne va pas en rester là, je le sais. Personne ne viendra le chercher tant qu’il ne se sera pas débarrassé de sa colère ; de plus il va sûrement tenter de feindre d’accepter son décès et s’obstinera (pendant une bonne éternité) d’attraper ses courses afin de les stocker  dans le coffre de sa voiture. Nous n’aidons pas les gens butés. (pas les meurtres hein ? !) Nous les laissons seuls un moment et attendons qu’ils se calment,  puis les dirigeons enfin vers la lumière. Nos vies sont semblables aux récompenses que l’on avait lorsque nous étions écoliers.

Nous collectons des bons points au travers de nos vies, puis dix de ceux-ci nous récompense d’une image. L’image est cette nouvelle incarnation. L’image de Dieu. Car il est sûrement meilleur et plus agréable de faire le bien plutôt que le mal. D'évoluer que de régresser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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