EVAN, CARNET DE BORD D'UN ANGE DECHU 2

Suite de Mélanie...

 

    Ah…, répondis-je par une grimace compatissante tout en  me replaçant droit face au pare-brise. Mon père à raison de toute façon, pensé-je, ce curé parle dans un entonnoir.

Cette journée resta gravée dans mon âme puisque ce fameux prêtre, je l’accueillis quatorze ans plus tard et  pus confirmer que sa Xantia venait bien des troncs de notre église. Il avait dû drôlement racketter les habitants de Bligny et si mes souvenirs demeurent intacts, ce ne fut pas très difficile car cette ville ressemblait un peu à Lourdes au nombre d’habitants pieux. On pouvait  y faire  son pèlerinage en toute discrétion, bien sûr,  mais il ne fallait pas y espérer un miracle ou croiser Marie ;  d'ailleurs, nous y avons eu une vague de paraplégiques dans les années 80 (l’époque où j’écoutais du disco) qui sont repartis déçus  à Berck-plage dans les années 90.

Les raisons de ces déceptions sont multiples : le maire de Bligny avait refusé de faire poser des rampes d’accès à l'entrée des supérettes qui seraient réservées aux handicapés ; et encore moins leur allouer les places de parking  de la mairie prévues pour son personnel. Le budget-aide est clôt pour les années à venir !  avait-il écrit dans le journal local.

Donc... pas de miracle à Bligny, mais qu'ils n'aient pas de regret, car, Berck est une jolie ville où, à l’heure de la marée montante la mer aime recouvrir puis emporter à jamais les bancs de sable où s’accroupissent des touristes piégés, surpris,  mais heureux de leur trésor de moules, de coques rouges enfouies dans la vase et de bigorneaux…

Et même si l’on n’y voit pas de miracle, l’air (salin) y est plus doux qu’a Bligny.

De là où je suis maintenant, ce paysage sépia que je fais défiler tout autour de moi grise légèrement mon âme. Cet homme en colère sur le parking me rappelle que chaque fin de vie peut sembler injuste, absurde et triste pour certains ; lui m’est apparu en colère, un autre viendra me questionner avec une paix certaine sans me faire de remarque désobligeante à propos de ma tenue vestimentaire, mais, peu importe que je sois vêtu d’un jean ensanglanté ou d’un boubou jaune et noir. Ce qui compte pour moi est de leur faire accepter qu’ils sont de retour chez eux. Ils devraient exulter de joie en sachant que leur mission se termine enfin ! Maudite terre d’expiation !

Ils ne se rendent pas compte que chaque geste compte ici haut ; ainsi qu’ils soient sots, violents,  amoureux ou bien encore charitables ; faits et méfaits seront épluchés dans la grande chaussette molle aux ampoules 60 watts ! C’est là que tout se joue ! quant à moi, je ne suis pas grand-chose... juste un conseiller d’orientation pour âmes perdues, esseulées et ne peux que les diriger.

Lorsque je reviens sur terre, je le dis et le répète sans cesse aux hommes que je croise dans les rues

Quand vous sentirez venir votre dernière heure alors profitez-en pour prier l’ange Evan afin qu’il vienne à vous mes frères,  et vous console de vos peines !  Il vous retirera tous ces sacs à dos trop lourds de peines et de douleurs irrémédiables que vous eûtes trainés toutes vos vies sans même un jour, espérer vous en débarrasser.  Alors, pris d'amour pour eux je leur chante :

Oooh happy days (oh happy days) when Jésus washed (when Jésus washed) He washed my sins away (oh happy days)

 

  Personnellement, je ne serai jamais un numéro tel Jean-Paul II ou un département comme Jean Paul Sartre…je suis un ange libre et cela n’a rien d’un pléonasme. J’en connais des déchus. Cet homme que j’ai croisé sur le parking du supermarché ne va pas en rester là, je le sais. Personne ne viendra le chercher tant qu’il ne se sera pas débarrassé de sa colère ; de plus il va sûrement tenter de feindre d’accepter son décès et s’obstinera (pendant une bonne éternité) d’attraper ses courses afin de les stocker  dans le coffre de sa voiture. Nous n’aidons pas les gens butés. (pas les meurtres hein ? !) Nous les laissons seuls un moment et attendons qu’ils se calment,  puis les dirigeons enfin vers la lumière. Nos vies sont semblables aux récompenses que l’on avait lorsque nous étions écoliers.

Nous collectons des bons points au travers de nos vies, puis dix de ceux-ci nous récompense d’une image. L’image est cette nouvelle incarnation. L’image de Dieu. Car il est sûrement meilleur et plus agréable de faire le bien plutôt que le mal. D'évoluer que de regresser.

 

 

                                        Retour par la fontanelle 

 

Alors que je conversai avec Stéphane (notre chat de l’époque) à propos de  son éventuel réincarnation

futur en chat de race, je fus tout d’abord averti d’une voix caverneuse faisant écho tout autour de mon

âme m’avertissant d’un départ imminent ;  puis quelques secondes après me sentis aspiré, attiré

irrésistiblement en direction de l’hôpital où mon corps veillait depuis maintenant de longs mois. Des

sensations étranges envahirent mon âme. Je repris peu à peu goût à certaines odeurs terriennes comme  la

cuisine qu’était en train de préparer les cuisiniers de l’hôpital et pour le coup il y régnait une forte odeur de

carotte bouillie. Je ne sais pas si Dieu désira m’allécher de ce plat immonde, mais autant je respecte la

force de ses créations et le coup de génie qui a pu naître en lui en me créant,  autant il n’y connaît rien en

cuisine.      

   Il est l’heure Evan, entendis-je résonner autour de moi.  Je fus partagé

entre le fait d’être heureux de revoir ma famille et la tristesse de devoir partir

de chez moi, car là, je me sentais mieux.  Je revis instantanément quelques

moments de bonheur.  Cette mairie où je trainai mes guêtres les

après-midis quand la plupart de mes camarades par manque de bol avaient

à subir le repas long et ennuyeux, les discussions ouvertes ou stériles de

leurs parents invités chez belle-maman. Tout cela défila devant moi en un

instant et beaucoup plus rapidement que les images se trouvant dans le

cadre photo numérique trônant sur notre table de nuit. Passèrent également

les quelques facéties de teenagers boutonneux toutes fraîches que nous

partageâmes avec Mélanie et j’avoue qu’avec ces dernières, je fus gêné de

devoir les partager avec les âmes restées là autour de moi, attendant que je

parte pour me saluer chaleureusement. J’avais seize ans…on n’est pas

sérieux quand on à seize ans…

 

Tout en m’éloignant J’entendis les « aux revoirs » de la part de quelques âmes sympathiques :

«  Bon retour ! Bonne mission ! sourièrent-il. Trois ans, ça passe vite, Evan ! puis d’autres plus drôles ‘N’abuses pas des chips barbecue Evan ! ça t’a coûté cher la dernière fois !

Mais le plus étrange est que dans ce casting céleste, cette amicale de la pétanque d’un bled de province française régnait une ambiance d’amour mais également d’un - ce n’est qu’un au revoir mes frères à capella- je fus à cet instant entouré de gens, de visions, de réminiscences, d’impression de connivences entre esprits payés par le créateur pour que mon retour sur terre soit doux et chaleureux.

Envahi d’amour et de bienveillance je saluai Stéphane et fis de grands signes à mon tour à tous ces gens apparemment heureux de me voir m’en aller.Oui, je m’en vais… je pars,  pensé-je doucement.

-        - Pour mieux revenir Evan ! entendis-je près de mon oreille. C’était mon guide qui venait me saluer une dernière fois :

-        - Tu ne pensais pas que j’allais t’oublier Evan ? Je t’accompagne du début jusqu'à la fin de ta vie et cela depuis bientôt 800 ans.

-      -  800 ans ? m’inquiétai-je, 800 ans que je traîne sur terre ? Si j’avais dû avoir un estomac à ce moment, j’aurais facilement employé le terme  « estomaqué », mais la situation ne s’y prêtait pas.  Je pensai…imaginai…800 ans...

-      -   Eh oui Evan ! 800 ans que tu es sur terre !

-         Bon ! Eh Oh ! T’as fini de lire dans mes pensées pour me les ressortir dix secondes après ! Je sais bien que la télépathie est reine ici  mais ce n’est pas une raison pour en abuser. Ça te plairait que je lise les tiennes ?

-       -  Tu ne peux pas, Evan…

Et il avait raison le bougre…il m’était impossible de lire ses pensées !Tu n’en as pas, c’est peut-être la raison pour laquelle je ne puisse pénétrer ton âme ! provoquai-je sournoisement.

Garde pour toi tes rancœurs d’adolescent Evan et sache que tu ne sais rien. Tu as gratté de tes ongles sales un millimètre de cette peinture couvrant le tableau sublime de notre créateur afin d’apercevoir ce que vous appelez le ciel mais tu ne sais rien.  File en direction de l’hôpital,  Mélanie et ta maman t’attendent.

-         - Mon père aussi ?

-         - Évidemment.  Il se trouve dans le couloir et semble tourner en rond.


 

-       -  Ah OK, il doit bombarder son paquet de Lucky Strike !  Mais...Comment dois-je t’appeler ?

-        - Comme bon te semblera Evan. Donne-moi le prénom d’une personne que tu aimes sur terre par exemple !

-         - Hmm… Mélanie, j’hésite, car c’est une fille… Stéphane c’est mon chat… Antoine, mon père et je ne préfère pas car tu risquerais de te mettre à fumer.

Il se met a rire:

– Je n’ai pas de nez Evan…ni de bouche. Appelle-moi Squeeze !

 - Squeeze ? c’est original oui…mais pourquoi ce nom ?

-      - Tu comprendras plus tard et d’ailleurs, tu  l’aimeras énormément. Je n’en demandai pas plus et nous nous separâmes brutalement lorsque je senti cette aspiration brutale et rapide par une des fontanelles apte à recevoir mon âme.

A cet âge si jeune, je n'avais déjà plus qu'une seule envie  :  revenir là-haut au plus vite avec une palette filmée de paquets de chips en provision et des dvd d’Ally Mac Beal. 

 

LUNDI. 2000

Mes poumons me brûlèrent, je crachai violemment dans le masque. Ce retour fut semblable à une fin de balade tragique. Je me sentis quitter un environnement où l’air y était pur pour goûter une odeur d’asphalte brûlante où chacune de vos respirations bitumineuses reviendrait à un supplice et j’avoue,  je pris ça comme une punition corporelle.  Ne vacille pas, entendis-je une dernière fois de la part de Squeeze.  Je vis ma mère bondir de sa chaise de camping en m’entendant tousser,  quand une infirmière poussa la porte de la chambre avec un gobelet de café dans sa main – Mon Dieu, s’écria- t- elle,  mais il était déjà trop tard, car celui-ci venait juste de me renvoyer en enfer.

 

Lundi, 8 heures 00 du matin. Le créateur a donc décidé de me renvoyer sur terre à l’heure où mes camarades de classe ont quatre heures de mathématiques. - Ne bougez pas Evan ! écoutai-je tout autour de moi. Je ne peux… pensai-je en tentant de décrisper une à une mes phalanges. Ma mère trépigna et s’empara de ma main afin que je guerisse plus rapidement, puis elle fut écartée ( ou noyé dans la masse ) d’ une foule de medecins et d’infirmiers s’attribuant instinctivement leurs rôles.C’est celui qui, équipé d'une voix rauque ainsi que d’une barbe fournie qui mena fermement à la baguette son équipe de playmobil. Mélanie était au lycée et fut bombardé de sms de la part de ma mère qui lui demanda de ne pas partir expréssement de son cours de Français. Elle exécuta ses ordres et ne bougea pas de son pupitre.

Mon père lui, du couloir de l’hôpital continua de bombarder son paquet de cigarettes et fut incapable de venir regarder son fils revenir à la vie. Certaines personnes ont des des joies très intérieures, sont peu loquaces, voire hébétées en cas de grand bonheur et ça peut se comprendre car nous sommes tellement différents. Mais lui en plus fut tétanisé par l’événement. (Il est balance ascendant lombric pour ceux qui font de l’astrologie) Il y eut chez lui comme une prise de conscience, une petite voix qui lui souffla «  Tu n’apporteras rien de plus a l’équipe médicale sinon qu’une poisse légère, Antoine, alors reste où tu es » ce sera mieux pour tout le monde.

 

Lors de ma naissance déjà, il avait fait le coup à ma mère de ne pas assister à son accouchement avec comme excuse -une forte émotivité- que l’on soupçonna par la suite (selon les amis de la famille) à une personnalité borderline. Mais mon père vit bien cette cyclothymie, il continue de peindre ses fruits laids et bosser comme chef-égoutier pour la ville de Bligny.

- Dieu m’a rendu mon fils !  s’écria ma mère, bras en l’air,  cherchant le seigneur au niveau du  plafond pour le remercier. Les infirmiers durent lui demander de sortir un moment car arrivait le moment de l’extubation ;  ils n’avaient pas besoin de son ingratitude. La pauvre ne se rendit pas compte que c’est bien eux qui me maintinrent en vie durant 8 longs mois. Il faut rendre à César…je suis d’accord.

 Mais qu’allai-je raconter aux gens que je rencontrerai tout au long de cette vie stupide  faite de pièges à  loups où ce sont souvent les jolies hermines qui s’y font trancher les pattes ? Dire que j’avais vu des gens là-haut tout bêtement ? Je ne suis pas allé au ciel dans le cadre d’une E.M.I (Expérience de Mort Imminente) ou NDE (Near Death Evan Extubation) mais j’y ai travaillé…Là est toute la différence.

Si je m’étais mis à hurler dans ma chambre d’hôpital, « Dieu existe ! J’ai fait un stage dans son royaume ! Je serai allé illico au service psychiatrique de la grande ville de Bains-les-Bains prés de Bligny ( ne se trouvant pas loin de la salle de cinéma ou nous aimions faire semblant d’aller avec Méla’.)

Et lors de rassemblements entre personnes ayant vécu une NDE, je compris que l’amour avait pris le pas sur tout chez ces gens. Les athées et sceptiques avaient des doutes ce qui en faisait des agnostiques avertis et les croyants semblaient hallucinés de leur rencontre ;  ne cessant de répéter dans la salle où nous discutions

– c’était incroyable ! Cette lumière, ce tunnel ! Il y règnait de l'amour mais pas comme l'amour d'ici ! Du vrai amour ! - De la pureté ! répétaient-ils tous ensemble dans la salle de thérapie.

Moi, Evan 25 ans. J’avais l’air d’un con en les regardant, car je n’avais pas tout à fait connu ça.

 

Ils sont venus, ils sont tous là. Il y a même Antoine et Mélanie. À chacun de ses souffles, le premier dégagea une odeur forte de tabac tandis que la seconde vint poser à plusieurs reprises son petit nez pointu d’héroïne de dessin animé japonais dans les plis de mon cou, comme pour me picorer les pores, cherchant à posséder  l’odeur suintante de gouttes d’eau glissantes au creux des méandres de ma peau. Les médecins attendirent une rechute qui n’arrivait pas. Ma mère s’est tut et me regarde amoureusement. Mes doigts se décrispèrent un à un et, tel un nourrisson je balbutiai des – me revoilà, mais personne ne sembla comprendre. Tous me répondirent par des sourires empathiques un peu nerveux – Je ne puis parler sans douleur -  ma gorge est sèche et ma mâchoire douloureuse, balbutiai-je à nouveau.

- Evan ?  demanda ma mère, veux-tu un verre d’eau ?

   -  Le cœur me tressaut ma douce mère, cette jeune pucelle près de moi, baisez moi encore, délirai-je.

- Quoi ? sursauta Mélanie ? Pucelle ? Tu délires Evan ! n’est-ce pas docteur ! Il délire ? !

- Oui. Il régresse, dit-il en fronçant les sourcils, mais soyons indulgents et sortons de la chambre s’il vous plaît. Ce garçon doit se reposer   maintenant. Les infirmiers vont veiller sur lui.

 - Adieu mes amis, ajoutai-je.  Au revoir belle Maistresse, hélas,  sans toi, je ne jouys…

- Bon... conclua ma mère un peu gênée, sortons de cette chambre et attendons dans le couloir. Mon père eut pour une fois le sourire honnête et dit en partant – quel joli langage, mon fils est un poète !  On pourrait presque peindre ses mots ! je vais m'en griller une dans le couloir ma belle, ma mie ! c'est du Ronsard !

Mélanie sortit également en grommelant – pucelle…moi ? Il a perdu la mémoir c’est sûr.

 

Une réunion extraordinaire entre médecins s’organisa dans la salle de pause afin de déterminer mon état. Une fois le diagnostic effectué, le silence revint brusquement lorsque l’un d’eux évoqua  les vies antérieures :

-         - Il faut le laisser…je n’ai pas envie d’entrer dans sa chambre habillé de bottines du 16e siècle ni d’une fraise géante scotchée autour de mon cou, plaisanta le médecin cardiologue.

- Tu as raison, Paul, répondit un de ses collègues, c’est une régression verbale… il emploie un langage qu’il ne connaît pas et j’avoue que cela est fort impressionnant. J’ai un ami hypnotiseur qui fait revenir les gens dans leurs vies antérieures.

En entendant cela, tous éclatèrent de rire dans la salle et se mirent à faire la queue devant la machine à café. –Aaah et quel handicap* a-t-il au golf ? (rire provocateur) ce sont des charlatans !  affirma-t-il en soufflant sur son gobelet de café brûlant, ils opèrent l’invisible et cela est économique ! point de bistouri ! point de paire de ciseaux et point d’assistant ! personnellement, je n’ai jamais opéré d’âme.

 

* classement amateur & pro.

 

 

 

-     Par précaution, ils se mirent  tous d’accord pour laisser un infirmier de garde dans ma chambre. – Nous le surveillerons ce jeune homme. Il est déjà miracle de toute manière, conclut l’un d’eux. Le reste de l’équipe acquiesça. Une certaine amertume se dégageait de cette dernière phrase «  Il est déjà miracle » il n’y avait pas de mouche dans la salle, mais si par malheur il y’en eut une ;  aucun ne l’aurait entendu voler. Ce mal à l’aise venait sûrement du fait que personne n’avait misé un dixième de rouble à propos de mon retour ; d’ailleurs sans la présence de ma mère à mon chevet durant ce coma long de huit mois, l’un d’eux m’aurait sûrement débranché.

Mélanie, ma mère ainsi que mon père de plus en plus nerveux et surtout impatients de me voir renaître, interpellèrent le premier médecin sortant de la salle de repos – Pouvons-nous voir notre fils ? demanda ma mère.

-       -  Non, madame…Evan doit se reposer.

- Mais ? Il s’est reposé huit mois ! s’agaça-t-elle en lui montrant le plafond en guise de ciel. Il est vrai que je n’étais pas fatigué physiquement et même si ce stage fut un départ brutal pour mes proches, j’étais tout sauf éreinté. J’employais des mots que je ne connaissais pas ou plus, et le langage de Louis XV m’était familier. Ça ne dura pas fort heureusement et quand ma famille revint le lendemain je pus de nouveau les reconnaître.

Je ne compris jamais cette régression si ce n’est que mon âme n’avait pas dû supporter ce retour désagréable ici…je la comprends ; cela dit, si la terre semble belle et naïve, elle est peuplée d’êtres vaniteux. Je rentrai chez moi après quelques séances de rééducation en n’ayant qu’une idée en tête : sortir prendre l’air et me balader avec Mélanie aux alentours de Bligny. Reprendre simplement nos petites habitudes et j’avoue que, lorsque, allongés le premier soir sur mon lit, nous regardâmes une série policière à la télévision avec un paquet de chips coincé entre les cuisses de mon amie afin d’y piocher allégrement et surtout  à tâtons, l’ambiance fut très tendue.

-         -Tu jouys sans moi ?  ricana-t-elle.

-         -Hein ? !  m'étouffai-je en prenant une gorgée  de coca-cola à la bouteille 1,5 l . ( allongé, c'est toujours plus diffcile d'en boire, voire vicieux de fainéantise)

-       -  Oui, Evan. Ce que tu disais dans ta chambre d’hôpital… ton délire que j’étais pucelle, etc…

-        - Ah…désolé Mélanie. dis-je en essuyant  des larmes de bonheur  coulantes sur mes joues.

-         - Tu pleures Evan ? 

 

          - Non, c'est le coca, ça pique et j'ai failli m'étouffer avec en entendant "jouys". Je parlais en vieux François comme on dit et je sais qu’il y a un moment que tu n'es plus vierge... (silence avant une nouvelle vanne) puis si je jouys, comme tu dis si bien, cela est sûrement dû à la saveur barbecue des chips.( discussion close, Mélanie  grogne et fait mine de suivre la publicité) 

La présence du christ fut omniprésente lors de mes déplacements. Quand le premier soir, à table, je me levai me mis à rompre le pain pour le distribuer à chacun de mes proches. (Nous mangions du pain de mie Harry’s  alors le partage était plus rapide) mon père sembla ravi et me le fit remarquer en riant – merci Evan, je ferai une lettre à Thimothée !

Alors, là, ma mère jusqu’ici silencieuse ne put s’empêcher de lui envoyer un coup de rond de serviette en bois  sur les phalanges. – ceci était ma main, Marie-Ange, répondait-il pour clore la plaisanterie. Je riais et même si je ne comprenais que la moitié de son humour, j’étais content de le revoir cet Antoine, ce père, cette âme égarée et rebelle face à l’éternel.

Les trois années passèrent doucement sans réelles séquelles psychologiques et je repris ma scolarité tout à fait normalement ; j’obtins mon BAC scientifique avec mention « super fort en dissection amphibiens » et me dirigeai vers une profession d’étude, de recherche peut-être, mais avec une certitude : il fallait qu'elle soit liée à la biologie environnementale. J'adorais la bio' ! Il est vrai que plus jeunes, nous nous étions pas mal entraînés sur des grenouilles avec Mélanie lors de nos ballades aux alentours de Bligny. J'aiguisais spécialement des cartes téléphoniques pour ces chirurgies minutieuses et m’étais procuré une paire de gants  latex que je nettoyais à l’eau du robinet puis dissimulais dans un de mes pulls camionneur.

Je cachai beaucoup de choses dans l’armoire à glace de ma chambre : des cartes téléphoniques donc, mais également mon carnet intime bleu dont j’avais perdu la clé. Je la retrouvai quelques mois plus tard sous le radiateur poussiéreux en fonte blanc. À l’intérieur, j’y notai à peu près tout ; des attitudes cyclothymiques d’Antoine (Ah ! mon père ce lombric fatigué ! )  à mes constipations récurrentes dues peut-être à mes déjeuners et dîners  chocolat-coca. C’eût été plus sain de manger des bananes, mais mon père s’en servait comme modèles pour ses tableaux. (Aaah ! mon père, ce peintre maudit n’ayant même pas eu les couilles de sombrer dans la drogue ou l’absinthe comme ses confrères du XIXe siècle)  


 

 




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