EVAN, CARNET DE BORD D'UN ANGE DECHU 2

Ces mots doux, ces chuchotements heureux me concernant que glissa Mélanie à ma maman m’encouragèrent énormément pour la suite ; je repris confiance en moi et régna tout autour de mon âme un léger vent de paix et d’apaisement. Je frissonnai de joie pendant quelques secondes et m'assis, rassuré, sur ce lit où l’autre cage faite de chair dormait et semblait attendre une prochaine résurrection. Je n’avais pas de dégout pour ce corps inerte mais ne ressentais pas non plus une quelconque fusion amoureuse naissante ; il s’agissait bien de moi, là, allongé, et d'ailleurs je reconnaissais quelques grains de beauté originaux ainsi que deux ou trois petites cicatrices creusées çà et là, mais jamais ne vint en moi cette peur que beaucoup d’âmes impures purent avoir de ne pas le retrouver un jour ou même pire…de s’en éloigner un instant. .

Ma mère, écoutant sa future belle-fille chuchoter à mon oreille ces mots accusateurs lui demanda d'un air vague et faussement désintéressé :
– Hmm...que disais- tu Mélanie ?
- Je le rassure, madame, je suis sûr qu'il sera bientôt de retour.

Maman repartit subitement dans de sanglots longs :
- s'il vous plaît seigneur ! Rendez-nous notre Evan, il est trop jeune pour mourir !
Le Seigneur t'écoute maman, lui soufflai-je et  je vais revenir...il est vrai que je bouillais d'impatience de reprendre la série d'Ally Mac Beal en m' envoyant des chips par milliers baignants dans un saladier débordant de Pepsi.
Ce fut en partie grâce à Mélanie si l'on ne me débrancha pas. Elle attrapait le médecin-chef chaque matin en lui affirmant
Evan a bougé les lèvres Docteur ! Celui-ci eut beau lui expliquer qu'il s'agissait de réflexes et qu'il serait fort possible qu'elle assiste à d'autres mouvements provenant d'autres membres ; elle resta déterminée, ne capitula jamais puis continua de venir me faire la causette chaque matin. Ma mère, quant à elle, demanda au staff médical un lit de camp et décida de veiller sur mon corps, mais surtout, de surveiller le va-et-vient des infirmiers porteurs de nouvelles fraîches. Le médecin-chef fut à court d'idées pour expliquer que mon état végétatif ne me permettrait plus de parler et encore moins de marcher ; il laissa alors les semaines puis les mois passer attendant au bout du compte que ma mort le désignât vainqueur haut la main par K.O sur prédictions.  

Parfois, l’homme passait seul aux alentours de huit heures du matin en vu d’examens rapides et surtout, lorsque ma mère prenait son petit-déjeuner dans le réfectoire lugubre jouxtant ma chambre. Celui-ci était réservé aux parents tristes puisque j’y vis fréquemment des âmes suicidaires ainsi que des esprits malins errants ça et là dans la pièce, attendant quelques proies terriennes faciles à déstabiliser mentalement dans un unique but : leurs propres suicides ou bien tout simplement de les voir sombrer dans des tristesses abyssales. Pourquoi ? Je ne sais pas, mais ces esprits-là ricanaient de leurs propres pouvoirs.

Dieu semblait débordé là-haut…Ou peut-être avait-il laissé les tâches ingrates à des anges incompétents que moi seul devinais ?  Ceux-ci, étant incapables de connaître la différence du bien et du mal, alors, c’est dans la frivolité de d’autres esprits et leurs petites facéties qu’ils se complairaient ? Oui, ils s’y complaisaient ; pensant que les moqueries et fourberies firent partie de choses naturelles et drôles de ce monde immatériel. Furent-ils déchus, ces personnages, encore moitié-rayonnants de lumières ? Et que venaient-ils faire sur ce premier étage, sur le premier barreau symbolique de cette échelle spirite ; là où traîne l’esprit malsain encore jaloux de ce monde ; d’ailleurs, se croyant encore de ce monde !  Vicieux et colérique de ne pouvoir accéder à ce fameux tunnel de lumière.

Ce dont je suis sûr est que ma mère fut touchée à plusieurs reprises par ces esprits mauvais ; de ce réfectoire, elle en ressortait malade, l’estomac noué, la boule d’angoisse fixée sur son larynx et les jambes parfois flageolantes. Les influences d’âme à âme semblaient exister réellement sur cette terre et je vis différemment certains personnages schizophrènes qui nous rabâchaient ici-bas le fait  " d’entendre des voix "
Lors de ces examens de routine, le médecin-Chef équipé d’une blouse blanche enfilée à la va-vite sur le contour de ses épaules jetait des coups d’œil furtifs sur mon visage enflé, puis, se pinçant les lèvres, l’air dubitatif, il mettait alors sa paire de lunettes, jetait négligemment sa blouse sur mon lit pour, je pense, se sentir plus à l’aise dans ses réflexions et se mettait à lire, à chuchoter même parfois les derniers rapports d’infirmiers de nuit. Dans tout ce scénario, cette mise en scène, je pense que son seul but était d'attendre l’arrivée de ma mère ; et lorsqu’elle poussait la porte de la chambre, il lui annonçait d’une voix ferme :
bon…Status-quo. Aucune évolution possible, madame. Elle n’ajoutait rien de plus, ne bronchait pas, car pour elle cela signifiait tout bêtement que rien n’était perdu. Et même si l’espoir et  la joie n’envahissaient pas mon environnement, elle y interdisait toute pensée de requiem anticipé comme venait de faire ce docteur irrespectueux dans l’âme et au comportement d’ours mal léché. Au fond d’elle-même, sans broncher, ma mère le maudissait d’un sourire courtois.

Mercredi 30 mars, huit heures trente. Je fus pris de violentes convulsions. Mon corps trembla de tous ses membres et la première image que mes yeux aperçurent fut le plafond vert bouteille de ma chambre. Mon âme réintégra son enveloppe corporelle par le biais de la fontanelle ; autant le départ peut-être violent et choquant pour une âme, autant le retour est rapide et très doux. C’est une main qui enfilerait un gant soyeux de taille excellente et idéal.(dixit : Squeeze, mon guide) La fusion réussit, mes yeux s’ouvrirent et je geignis quelques secondes. Ma mère qui discutait depuis quelques minutes avec une infirmière de mon état profondément silencieux depuis quelques jours se leva d’un bond lorsqu’elle entendit mes plaintes et hurla un – mon Dieu ! 

Cela peut paraître stupide, mais même si elle croyait profondément en cette créature invisible et cachottière, elle n’acceptait toujours pas ce rapt soudain que le ciel eut organisé. Qu’on lui prenne son fils, oui !  Ça, elle se doutait bien que cela arriverait un jour, mais sa seule condition était : lorsque je serai décédée et enterrée au cimetière du Père-Lachaise et que l’on aura répandu les cendres de mon mari sur les chrysanthèmes ornant mon marbre, alors, là,  mon fils pourra partir lui aussi. (Oui, ça peut paraître étrange, mais elle a toujours voulu partir après mon père qui n’avait rien demandé à personne, au passage, et qui ne désirait pas non plus de crémation)

Mon guide me poussa donc à défier l'irréversibilité de cette mort cérébrale par un ultime retour brusque que l'on prendra quelques mois plus tard pour un miracle de Dieu. ( Qui ne se trouva pas avec nous à ce moment-là, il faut bien l'avouer )
voyant mes yeux grands ouverts pendant quelques secondes, l'infirmière accourut et se pencha au-dessus de mon visage. Ma mère fit de même, alors je les fixai l'une après l'autre et replongeai soudainement dans un coma profond. Je n’avais pas beaucoup de temps à leur consacrer en fait, car, je devais repartir faire l'accueil d'un crash d'ULM du côté de Bâle, en Suisse. Mon guide m'offrit cette mission, car les deux personnes concernées, catholiques ma foi, ne subiraient pas le choc violent de ce fameux « passage » et devraient se diriger directement en direction de la grosse ampoule de 60 watts régnant au dessus de nous. Ce fut l’une des toutes premières missions que j’eus l’honneur d’accomplir sans l’aide de personne, mais malgré tout sous le regard bienveillant de mon guide, Squeeze. Les premières tâches que l’on nous confie sont souvent très basiques : accueil, conseils et recueils d’informations diverses afin de diriger du meilleur possible l’âme se trouvant sur le retour ; et aide physique au dénouement de quelques périsprits aussi, car, il faut l'avouer : si la théorie des cordes existait réellement dans notre univers ( selon votre professeur, Mr Stephen Hawking, ) notre ciel serait un joli sac de noeuds. ( dixit Squeeze, mon guide.) 

Sainte Marie (pleine de grâce) delègue assez d'âmes autour d'elle, déjà, lors de neuvaines trop souvent réclamées par les hommes et si parfois ceux-ci ne dénouent pas ces fameux noeuds, cela veut tout simplement dire que vos prières  sont futiles ou prononcées comme un vulgaire brailleur d'un marché quelconque cherchant à vendre coûte que coûte  ses rougets à la criée. 

A la droite de Dieu, la place est sûrement prise…celle de gauche est réservée, mais par qui ? Pas moi en tout les cas. Je ne me souviens pas avoir aimé le créateur plus que ça dans mes vies. D’autres méritent largement cette place : l’abbé Pierre, Thérésa ,etc. Puis de toute façon j'ai toujours été minable premier exclu au jeu des chaises musicales.

 

Concernant ce crash d’ULM, il s’agissait de l’oncle et du neveu qui avaient pour habitude de survoler la forêt noire tous les week-ends. Ce fut le dernier et je volai en une pensée à leur secours. Je leur indiquai le point de non-retour ; les phrases banales du genre – bienvenue chez vous, vos ancêtres vous attendent !  quand  l’oncle jeta un coup d’œil rapide en direction de cet objet ridicule en feu, crashé dans une pineraie, puis me demanda d’une voix mielleuse  :
-         Vous êtes saint « quoi » ?  
-         Saint… (Surpris) saint Evan, monsieur. Vous savez où vous vous trouvez  ?
-         Oui, nous nous sommes rapprochés du Seigneur. L'homme désolé se retourne en direction de son neveu et lui dit

-       nous sommes morts, Marc… mon neveu adoré… je suis désolé. Je n’aurais jamais dû te laisser prendre le trapèze.
-         Le quoi ? m'enquis-je d'un ton surpris.
-         Le trapèze…le triangle quoi...
-          ? ! Le triangle ?
-         Le volant ! le guidon quoi ! !  s’agace-t-il, me prenant d’un coup pour un esprit imparfait.

-         Eh, oh ! Ça va monsieur, je ne suis pas un expert en ULM ! Calmez-vous hein ! Ça suffit maintenant !  Je suis ici pour vous accueillir et vous montrer le chemin qui vous mènera directement à Dieu, pas pour une expertise gratuite !  Non, mais hein ! 
  Se déliant définitivement de son périsprit  il s’excusa de son emportement et m’expliqua s’en vouloir à mort d’avoir emmené son neveu avec lui.

- Marc n’avait pas à mourir maintenant !  jura-t-il en levant les yeux en direction de la grosse ampoule. Dix-huit ans, fac de lettres ! (et encore puceau, lus-je en cet adolescent) vous vous rendez compte Seigneur ?
Je jetai un coup d’œil en direction de la lumière afin d’y apercevoir, moi aussi, le seigneur et ne voyant rien en fin de compte je me tournai à nouveau en direction de cet homme rongé par le remords :
- Il ne semble pas vouloir vous répondre le seigneur…mais j’imagine qu’il se rend compte de votre situation puisque sa lumière est allumée ; vous allez pouvoir monter vous expliquer de tout ça, et le Seigneur, comme vous dites ne passe pas ses week-ends à faire de l’ULM au dessus de forêts d’épicéas…Lui. 
- Et même si Dieu faisait de l'ULM,  il penserait à remplir son réservoir d'essence...dit une voix derrière moi. Je me retournai et vis mon guide. Il apparut dans une auréole très blanche et j'eus, à cet instant, l’impression de fixer la gigantesque lampe halogène  du salon de chez mes parents, à Bligny- sur- Chèze. Cela me rappela le jour où notre chat, Stéphane, avait, en cavalant, glissé  sur le boitier où  se trouvait le variateur de puissance ; l'ampoule par trop de tension avait fini par imploser faisant sursauter et pousser un petit cri aigu à ma mère qui dormait dans son poncho ranci par ses années d’immobilisme sous les culs des visiteurs qui aimaient tant se poser le cul dans notre joli fauteuil Louis XV.
Mon guide s’approcha de ces deux êtres et répéta doucement à l’oncle

– hé oui… Maximilien… vous aviez mis peu d’essence dans votre engin. Comme avec vos proches…peu d’amour…peu de cadeaux…peu de conseils… Et lorsque l’on donne peu tout en amassant égoïstement les biens d’autrui, on se sent triomphant sur terre n’est-ce pas ?

Je fus abasourdi par ces phrases… je n’y comprenais plus rien. Mon guide prenait ma défense !  Les paroles et vérités divines annoncées faisaient en même temps offices de sanctions ; elles écrasèrent, plombèrent le moral et le catholicisme naif de ce pauvre personnage encore vêtu de son short bleu clair. C'est par des images brèves flottantes dans l'espace temporel que sa vie de goujat défila doucement devant nous quatre. Rougissant parfois de ses actes sournois, il souria bêtement lorsque nous lui fîmes voir une image de sa personne en train de prier Dieu dans l'espoir de récupérer sa carte bleue avalée par un distributeur. Squeeze l'interpella d'une voix lassée de ses multiples erreurs de croyant :

- Voilà vos prières pour le seigneur, Maximilien ? Une dans l'epoir que votre femme ne découvre pas vos livres pornographiques trônants au dessus de l'armoire de la chambre conjugale  et une autre réclamant votre carte bleue ? Bravo Maximilien...

- Ouais, bravo, ajoutai-je...

- Tss...tss...tss fit squeeze, no comment Evan, j'ai des images sur toi aussi....

- Ah...fit-je gêné de l'avoir une fois de plus ouvert pour rien.

Personnellement, cette soirée diapo avec Squeeze me gêna un peu en fin de compte et je voulus un instant qu'un bug empêche un jour le visionnage de ma vie. le silence revint peu à peu lorsque la dernière image montra maximilien en train d'économiser du carburant pour son dernier vol d'ULM ; pas une mouche ne volait ! d'ailleurs, ici-haut,  dans notre espace il est très difficile d'y trouver des insectes. Ils n'ont pas d'âmes ; seul quelques vertébrés ont droit à des réincarnations immédiates. Je vous expliquerai lesquelles et pourquoi, un jour peut-être...

L’homme baissa les yeux pendant quelques secondes, puis attendit tout naturellement la punition divine. Je l’interpellai sèchement :

- Vous attendez quoi, monsieur ?

- j'attend le châtiment suprême…l’expiation de mes fautes…tout simplement.

-Mais nous ne sommes plus que trois ici et je n’ai eu aucune directive de la part de mon guide concernant un quelconque châtiment, alors relevez la tête ! dis-je, un peu embrouillé moi-même par la disparition soudaine de Squeeze. 

 – Pas de punition ? insista-t-il. Je ne vais point mourir ?

- Mourir ? revenir sur terre vous voulez dire, maximilien ? Si, bien sûr que vous allez repartir expier vos fautes sur la belle bleue. Vous allez devoir vous améliorer encore et encore mais comme beaucoup d’âmes ici qui nous traversent…Mourir ? mais quelle idée saugrenue ! Ici, messieurs,  nous souffrons éternellement, mais point de mort mes amis !

-         Oh ! S’écria Marc, regardez mon oncle ! la grande lumière !

- Activez-vous ! criai-je en faisant mine de voir arriver la grande faucheuse. Allez régler vos comptes dans la grosse chaussette molle allumée ! elle reste peu de temps en apesanteur !

Les deux petits êtres furent aspirés doucement puis s’éloignèrent, me faisant un dernier signe amical. Squeeze, au loin, les béatifia tout de même comme pour signaler au seigneur qu’ils purent acceder (selon lui) au rang des «  Ils ne savent pas ce qu’ils font »

 

Dans ma chambre d’hôpital Ma mère se mit à crier de joie en me voyant ouvrir les yeux puis pleura de toutes ses larmes lorsque je les fermai à nouveau. Le staff médical changea radicalement de discours à mon égard ; les différents requiem chantés auparavant par le médecin-chef se changèrent en une ode joyeuse remplie de bonheur et d’espoir. Je fus le centre des conciliabules pauses-café et aussi l’adolescent de l’espoir pour certaines familles qui piaffaient d’impatience elles aussi le retour d’un proche qui fut assis sur le mauvais barreau de la courte échelle de Glasgow ;  quant aux autres… les placoteurs ; ce récent souffle soudain, brusque, leur indiqua tout simplement qu’il devrait bel et bien être le dernier, l’ultime, la dernière buée sur les vitres sans teint de cette vie. Les infirmiers alternèrent leurs façons de me laver. Ils échangèrent tout d’abord l’eau de Cologne lavande (parfum vieux dominé) qu’ils me passaient régulièrement au niveau du cou et des joues  pour un « mentholé- désodorisant- dominé » que je ne pus refuser, puis, optèrent définitivement pour le vrai spray musqué. (parfum mâle dominant.)  J’y eus droit tous les matins : rasage au BIC jaune de mes trois poils de barbe  naissante et duveteuse,  avec en guise d’after-shave  une lotion crémeuse pour bébé. Et même si ces parfums n’étaient pas mes favoris et bien je savais que Mélanie, à l’aide de son petit nez froid fouinerait longuement dans tous ces plis et recoins de ce que mon cou lui offrirait. Oui, car :  la vie est simple pour Méla. Elle ne s’ennuie pas d’idées pesantes et pense que le rose appartient aux filles et le marron aux garçons. Pareil pour les glaces :

                                                     c’est vanille pour les filles et chocolat pour les gars…


  Concernant cette mixité sociale, chez Mélanie, seules les chips saveur barbecue sont acceptées. Tout le reste est établi par catégorie. Lors de nos ébats amoureux, il était très rare que je me trouve en dessous d’elle, c’est frustrant, j’avoue, car la position du missionnaire me barbait un peu et si j’avais su ça dès le début de notre relation j’y aurais mis fin assez rapidement. Mais avec le temps j’ai découvert d’autres qualités en elle et cette position du dominé cherchant un orgasme sur le mur du plafond a finalement disparu avec le temps.

A l’hôpital, j’eus pour la première fois la visite de mon père, Antoine. Je ne sais pas si c’est l’amour pour son fils qui l’attira ou bien alors le côté phénomène de foire que j’avais acquis auprès des infirmiers et autres parents médusés de ce retour furtif, mais il resta une journée à cloper et boire des cafés dans le couloir donnant sur ma chambre. Il faut avouer qu’il résidait en moi un petit côté

– il a presque ressuscité ! il à presque ressuscité !

 Mon père la trouille de la mort et cela, depuis son adolescence. Efficace et pragmatique son métier ne le rattache pas spécialement au spirituel puisqu’il est égoutier-chef dans notre jolie ville de Bligny. Égoutier-chef veut tout simplement dire qu’il ne nettoie plus les fosses à merde, mais les montre du doigt a ses collègues afin qu’ils les récurent. certains enfants sont fascinés par les métiers de leurs parents, moi, pas ; du moins en classe de cm1 j’éludais souvent la fameuse question de début d’année  des professeurs «  inscrivez sur la feuille le métier de vos parents. »

 Je me suis toujours imaginé que ma mère l’avait obligé à prendre ce boulot afin de tuer définitivement ses rêves d’artiste, de vendeur de croûtes d’aquarelles montrant les différentes vues panoramiques de Bligny.  Personnellement, J’aurais préféré un papa mégalomane artiste…même pauvre ! Les passants, apercevant notre maison se seraient juste écriés:

– Tiens ! cette famille-là, ce sont des artistes !  C’est bien. Ils n’ont pas pris la grosse tête, ça fait toujours plaisir de voir qu’il existe des gens qui n’oublient pas leur passé ! Ils auraient eu raison. Mais le problème réside dans le fait que mon père est vraiment pauvre. Artiste peintre ? je dirais qu’avec ses tableaux il devrait offrir un petit truc ;  genre un jeu à gratter à cinq euros ou autre chose qui mettrait en valeur son œuvre. Et même si notre ville ( ou grand village) ne se prête pas spécialement à la peinture et que les printemps y sont  laids lorsque les fleurs daignent enfin bourgeonner ; ce n’est pas une excuse pour peindre de la médiocrité. Il suffit d’aller voir au-delà de son chevalet et s’imaginer un instant à Barbizon ! Je le dis sans honte. Les tableaux que peint Antoine sont laids et sans intérêt. Peut-être aurait-on dû lui trancher un lobe d’oreille afin qu’il exprime son génie ! Ou bien qu’il naquit à Auvers-sur-Oise ? Je ne pense pas que cela aurait changé grand-chose malheureusement. Comme ça, là, en tant qu’entité je vous dirais qu’à cinquante-six ans, mon père a bien fait de choisir le métier d’égoutier car le salaire tombe tous les mois, mais en tant qu’homme je vous avouerais que tout cela  manque légèrement de noblesse. C’est un mixte entre la peste et le choléra ce boulot. Et même s’il y existe un côté urgent et prioritaire semblable au métier de pompier, Antoine ne sera jamais décoré pour sauvetage de canalisation ou vidange de fosse sceptique. Il m’a toujours dit :

– lorsqu’a l’école, tes professeurs te demanderont la profession de tes parents, dis leurs que je fais un métier de merde… 

 

Lorsque dans ta tête les fleurs sont des fleurs et les arbres des arbres, alors ne choisis pas d’être peintre aquarelliste, mais garde forestier.

Evan/ Déc.2008

J’avais quatorze ans. Antoine prit les fruits posés dans la corbeille à pain et les posa délicatement sur la table du salon. Ma mère le laissa faire, mais ne put s’empêcher d’une remarque pertinente

Les fruits sont faits pour être mangés, pas pour être peints, chéri ! Il ne répondit pas et cligna d’un œil, tendit à bout de bras son pinceau en direction de cette triade puis reporta l’ensemble au crayon de papier sur cette toile vide.  Je n’ai jamais compris comment il s'arrangeait pour stocker l’ensemble artistique dans un si petit crayon, mais une chose était sûre,  il semblait profondément concentré et chacun de ses gestes reposaient dans une minutie parfaite. La poire se trouvait au premier plan, puis l’orange, derrière,  et une mirabelle pourrie venait s’agglutiner délicatement à la première en cherchant désespérément à se fondre en elle, comme pour insidieusement vouloir partager ses moisissures. Je jubilai sadiquement de voir pourrir et souffrir ces fruits que l’on m’obligeait chaque jour à croquer en guise de quatre heures. Mais Dieu en avait décidé ainsi :

ces fruits ne seraient pas mangés et leur santé déclinerait doucement à la manière de Jésus sur la croix. (surtout la mirabelle qui avait déjà pris un sacré coup de chaud.)

En les voyant rouler sur la table je ne pus m’empêcher de penser que ma mère n’ aurait pas hésité une seconde à me faire avaler cette fameuse mirabelle strip-teaseuse en m’affirmant

Elle n’est pas pourrie comme tu dis, Evan ! Elle est juste gâté ! on voit que tu n’as pas connu l’époque des rutabagas !

C’est vrai. Elle avait raison. Je ne connaissais pas ce siècle au nom bizarre :  Rutabaga

Attendant impatiemment l'arrivée de Mélanie, je tuai le temps en triturant puis écrasant violemment quelques miettes de gâteaux collées au fond des poches de ma veste en daim, puis, je marchai de long en large dans le salon en sifflotant des airs de musiques agaçantes ;  du Sergio Léone de préférence, car mon père détestait (et encore aujourd'hui) les westerns spaghettis. Je regardai de temps à autre ses fruits prendre forme sur la toile en me posant la question de savoir comment allait-il faire pour exprimer la gémellité de la mirabelle pourrie se fondant dans la poire. En fin de compte, constatant que je n'intéressais personne, je sifflotai à nouveau jusque qu’il me vire du salon en gueulant de me trouver une occupation. 

Ma mère me caressa légerement la tête en pensant peut-être que cette douceur maternelle tuerait cet ennui qui semblait s’être définitivement figé en moi puis, tout en me faisant un baiser sur le front elle me chuchota à l’oreille :

N'importe quoi avec ses dessins…il y a plus urgent que ça… C’est vrai, il y avait les poubelles à descendre et j’emmenais toujours deux sacs avec moi lorsque Mélanie frappait à notre porte. Une formalité je dois dire si Stéphane ( notre chat) n’avait pas tenté la veille une infiltration à l’aide d’une de ses griffes non rétractiles pour aller chercher une barquette de viande vide ou bien encore la boîte de poissons panés en stick. ( le vétérinaire n’avait pas jugé utile d’opérer Stéphane à l’époque)

C’est le nerf qui ne fonctionne plus, avait-il dit à ma mère. Cela vous pose-t-il un problème qu’il ait une griffe non rétractile, madame ? je me souviens qu’elle avait répondu qu’il était un peu gênant de le voir se lever et sauter du lit en emmenant avec lui le drap et la couette, mais sinon, non…ça ne posait pas de soucis. Stéphane ne semblait pas malheureux et vivait très bien avec ce handicap.

Avec Mélanie, nous aimions sortir en ville et dépendions du car scolaire qui passait une unique fois le dimanche à quinze heures trente. Il nous arriva à plusieurs reprise de le rater puis d’errer de longues minutes sous l’abri-bus en se posant la question de savoir ce que l’on allait faire de notre argent de poche, car, la plupart des magasins de Bligny étaient fermés les week-ends. Alors nous fréquentions le bar du coin pour regarder les courses de chevaux et écouter les clients râler que les favoris furent, hélas, encore au rendez-vous... Ce manège pitoyable, dans le fond, où les bourrins regardaient d'autres bourrins nous faisait rire un moment puis lassés de voir des confettis de tickets perdants voler au beau milieu de la salle du bar nous reprenions le chemin inverse en renversant quelques bacs de jardinières posés sur les rebords de fenêtres de parents d’élèves que nous n’aimions pas… ou camarades de classe que nous n’aimions plus. Nous aurions préféré une séance de cinéma avec Mélanie, mais les cars sont ponctuels à Bligny et n’attendent que très peu de temps aux arrêts ; sauf peut-être lorsque de son rétroviseur le chauffeur nous apercevait du bout de l’avenue courir et faire de grands signes de la main ; alors là, oui. C’est agacé qu’il regardait sa montre et dans un grand élan de tolérance nous ouvrait les portes du bus à contre-cœur.

 Les séniors furent plus chanceux que nous, car, en plus de les attendre avec le sourire niais-empathique, le conducteur descendait de sa cabine pour les aider à faire grimper leur chariot à provisions. Ce que j’en dis maintenant me ramène au fait qu’il ne faisait aucune action du coup. S’il pensa qu’un Dieu quelconque bénirait geste en acte de bienveillance ou autre charité bien ordonnée ; il se mettait le doigt dans l’œil jusqu’au nerf optique, car le mal pour un bien réduit à ne rien faire…c'est-à-dire le mal.

Il était hors de question pour Mélanie de faire le trajet à pied de toute façon. Quelques années auparavant nous avions déjà tenté les trente minutes de marche jusqu'à la ville par des chemins caillouteux, mais au bout d’un kilomètre ou deux  elle s’était foulée la cheville en butant dans un nid-de-poule. Furieuse et  maudissant la terre entière de toute son âme elle m’avait prêté son téléphone portable afin que j’aille chercher du réseau tout en haut d’une butte de terre ;  mais même sur la pointe des pieds et les bras tendus en direction du ciel, pas une buchette n’était apparue. On n’a jamais retrouvé le portable ; enragée de ne pouvoir appeler nos parents, Mélanie l’avait jetée dans une mare non loin du nid de poule. C’est le prêtre du village qui nous voyant rebrousser chemin bras dessus bras dessous avait gentiment ralenti puis stoppé sa xantia blanche sur le bord de la route en s’écriant par la vitre ouverte :

– ça va les amoureux ? Les anges doivent vous envier ! vous êtes tellement mignons tous les deux sous ce soleil printanier, bras dessus bras dessous, que je n’ai pas hésité une seconde à m’arrêter pour admirer ce tableau céleste !

 Je lui expliquai dans un langage grave que Mélanie venait de se fouler la cheville en marchant dans un trou puis l’ambiance céleste retomba rapidement. L’inquiétude s’empara de notre curé qui sortit de sa voiture afin de lui porter secours. Nous la transportâmes doucement sur les sièges arrière de l’automobile puis nous nous dirigeâmes en direction de Bligny. Nous eûmes droit, bien sûr,  aux prospectus et autres imprimés contenant les prochaines messes à ne pas rater,  puis, le curé nous raconta les nouvelles fresques ornant la mandorle de sainte Thérèse:

– Ton père va adorer, Evan ! C’est un artiste également, tout comme le seigneur...

- Tu parles…chuchotai-je à méla’. Sa Xantia vient des troncs de l’église et mon père ne supporte pas sa voix nasillarde alors ça m’étonnerait qu’il vienne admirer ses machins en papier crépon aux noms imprononçables.

Fresques, me souffla-t-elle en grimaçant de douleur. Putain, j’ai mal enculé d'sa mère d'nid d'poule ! grommela-t-elle à nouveau.

 – Ah…des fresques, répondis-je par une grimace compatissante tout en  me replaçant droit face au pare-brise. Mon père à raison de toute façon, pensé-je, ce curé parle dans un entonnoir.

Cette journée resta gravée dans mon âme puisque ce fameux prêtre, je l’accueillis au royaume des cieux quatorze ans plus tard et  pus confirmer que sa Xantia venait bien des troncs de notre église. Il avait dû drôlement racketter les habitants de Bligny et si mes souvenirs demeurent intacts, ce ne fut pas très difficile car cette ville ressemblait un peu à Lourdes au nombre d’habitants pieux. On pouvait  y faire  son pèlerinage en toute discrétion, bien sûr,  mais il ne fallait pas y espérer un miracle ou croiser Marie ;  d'ailleurs, nous y avons eu une vague de paraplégiques dans les années 80 (l’époque où j’écoutais du disco) qui sont repartis déçus à Berck-plage dans les années 90.
Les raisons de ces déceptions sont multiples : le maire de Bligny avait refusé de faire poser des rampes d’accès à l'entrée des supérettes qui seraient réservées aux handicapés et encore moins leur allouer les places de parking de la mairie prévues pour son personnel. Le budget-aide est clos pour les années à venir !  avait-il écrit dans le journal local.
Donc... pas de miracle à Bligny, mais qu'ils n'aient pas de regret, car, Berck est une jolie ville où, à l’heure de la marée montante la mer aime recouvrir puis emporter à jamais les bancs de sable où s’accroupissent des touristes piégés, surpris,  mais heureux de leur trésor de moules, de coques rouges enfouies dans la vase et de bigorneaux…
Et même si l’on n’y voit pas de miracle, l’air (salin) y est plus doux qu’a Bligny.

 

                                                              Premier  Retour par la fontanelle

 
De là où je suis maintenant, ce paysage sépia que je fais défiler tout autour de moi grise légèrement mon âme. Cet homme en colère sur le parking me rappelle que chaque fin de vie peut sembler injuste, absurde et triste pour certains ; lui m apparut en colère, un autre viendra me questionner avec une paix certaine sans me faire de remarque désobligeante à propos de ma tenue vestimentaire, mais peu importe que je sois vêtu d’un jean ensanglanté ou d’un boubou jaune et noir. Ce qui compte pour moi est de leur faire accepter qu’ils sont de retour chez eux. Ils devraient exulter de joie en sachant que leur mission se termine enfin ! Maudite terre d’expiation !
Ils ne se rendent pas compte que chaque geste compte ici haut ; ainsi qu’ils soient sots, violents,  amoureux ou bien encore charitables ; faits et méfaits seront épluchés dans la grande chaussette molle aux ampoules 60 watts ! C’est là que tout se joue ! quant à moi, je ne suis pas grand-chose... juste un conseiller d’orientation pour âmes perdues, esseulées et ne peux que les diriger…
Lorsque je reviens sur terre, je le dis et le répète sans cesse aux hommes que je croise dans les rues
Lorsque' vous sentirez venir votre dernière heure alors profitez-en pour prier l’ange Evan afin qu’il vienne à vous mes frères,  et vous console de vos peines !  Il vous retirera tous ces sacs à dos trop lourds de peines et de douleurs irrémédiables que vous eûtes trainés toutes vos vies sans même un jour espérer vous en débarrasser.  Alors, pris d'amour pour eux je leur chante :
Oooh happy days (oh happy days) when Jésus washed (when Jésus washed) He washed my sins away (oh happy days)

Personnellement, je ne serai jamais un numéro tel Jean-Paul II ou un département comme Jean Paul Sartre…je suis un ange libre et cela n’a rien d’un pléonasme. J’en connais des déchus. Cet homme que j’ai croisé sur le parking du supermarché ne va pas en rester là, je le sais. Personne ne viendra le chercher tant qu’il ne se sera pas débarrassé de sa colère ; de plus il va sûrement tenter de feindre d’accepter son décès et s’obstinera (pendant une bonne éternité) d’attraper ses courses afin de les stocker  dans le coffre de sa voiture. Nous n’aidons pas les gens butés. (pas les meurtres hein ? !) Nous les laissons seuls un moment et attendons qu’ils se calment,  puis les dirigeons enfin vers la lumière. Nos vies sont semblables aux récompenses que l’on avait lorsque nous étions écoliers.

Nous collectons des bons points au travers de nos vies, puis dix de ceux-ci nous récompense d’une image. L’image est cette nouvelle incarnation. L’image de Dieu. Car il est sûrement meilleur et plus agréable de faire le bien plutôt que le mal. D'évoluer que de regresser. Et même si cette terre tourne je ressens en elle comme un sentiment profond de stagnation...est-ce la race humaine qui la ralentit ? je pense.

 

Alors que je conversai avec Stéphane (notre chat de l’époque) à propos de  son éventuellel réincarnation futur en chat de race, je fus tout d’abord averti d’une voix caverneuse faisant écho tout autour de mon âme m’avertissant d’un départ imminent ;  puis quelques secondes après me sentis aspiré, attiré irrésistiblement en direction de l’hôpital où mon corps veillait depuis maintenant de longs mois. Des sensations étranges envahirent mon âme. Je repris peu à peu goût à certaines odeurs terriennes comme  la cuisine qu’était en train de préparer les cuisiniers de l’hôpital et pour le coup ;  il y régnait une forte odeur de carotte bouillie. Je ne sais pas si Dieu désira m’allécher de ce plat immonde, mais autant je respecte la force de ses créations et le coup de génie qui a pu naître en lui en me créant,  autant il n’y connaît rien en cuisine.
-     Il est l’heure Evan...il est l'heure... Entendis-je résonner autour de moi.

Je fus partagé entre le fait d’être heureux de revoir ma famille et la tristesse de devoir partir de chez moi, car là, je me sentais chez moi maintenant. Je revis instantanément quelques moments de bonheur ; des images douces défilèrent doucement : la mairie, mon quartier, la place de l’église où quelques automobiles venaient s’y garer non pas pour la messe ou une quelconque confession mais pour accéder plus facilement à la boulangerie d’en face. Passèrent également les quelques facéties de teenagers boutonneux toutes fraîches que nous partageâmes avec Mélanie et j’avoue qu’avec ces dernières, je fus gêné de devoir les partager avec les âmes restées là, autour de moi, attendant dans une totale bienveillance que je parte pour me saluer chaleureusement. J’avais seize ans…mais on n’est pas sérieux quand on à seize ans…
  Au fur et à mesure de mon éloignement résonnèrent toujours et encore de nombreux " aux revoirs "
«  Bon retour ! Bonne mission ! sourièrent-il. Trois ans, ça passe vite, Evan ! Puis d’autres esprits « plus drôles » ; ‘N’abuses pas des chips barbecue Evan ! ça t’a coûté cher la dernière fois !
Mais le plus étrange est que : dans ce casting céleste, cette amicale de la pétanque d’un bled de province française régnait une ambiance d’amour mais également d’un - ce n’est qu’un au revoir mes frères à capella- j'étais troublé de visions, de réminiscences, d’impressions de connivences entre esprits payés par le créateur pour que mon retour sur terre soit doux et chaleureux.
Envahi d’amour je saluai Stéphane et fis de grands signes à mon tour à tous ces gens apparemment heureux de me voir m’en aller. Oui, je m’en vais… je pars,  pensé-je doucement.

   - Pour mieux revenir Evan ! entendis-je près de mon oreille. C’était mon guide qui venait me saluer une dernière fois :
  - Tu ne pensais pas que j’allais t’oublier Evan ? Je t’accompagne du début jusqu'à la fin de tes vies et cela depuis bientôt 800 ans.
  -  800 ans ? m’inquiétai-je, 800 ans que je traîne sur terre ? Si j’avais dû avoir un estomac à ce moment, j’aurais facilement employé le terme  « estomaqué », mais la situation ne s’y prêtait pas.  Je pensai…imaginai…800 ans...
-      -   Eh oui Evan ! 800 ans que tu es sur terre !
-         Bon ! Eh Oh ! T’as fini de lire dans mes pensées pour me les ressortir dix secondes après ! Je sais bien que la télépathie est reine ici  mais ce n’est pas une raison pour en abuser. Ça te plairait que je lise les tiennes ?
-       -  Tu ne peux, Evan… Ce bougre d’ange gardien avait raison. Il m’était impossible de lire dans ses pensées. Tu n’en a pas !  répliquai-je en ricanant, c’est peut-être pour cette raison que je ne puis pénétrer ton âme ! !
Garde pour toi tes rancœurs d’adolescent Evan et sache que tu ne sais rien. Tu as gratté de tes ongles sales un millimètre de cette peinture couvrant le tableau sublime de notre créateur afin d’apercevoir ce que vous appelez le ciel mais tu ne sais rien.  File en direction de l’hôpital,  Mélanie et ta maman t’attendent.
-         - Mon père aussi ?
-         - Évidemment.  Il se trouve dans le couloir et semble tourner en rond.
         Ah OK, il doit bombarder son paquet de Lucky Strike !  Mais...Comment dois-je t’appeler ?
-        - Comme bon te semblera Evan. Donne-moi le prénom d’une personne que tu aimes sur terre par exemple !
-         - Hmm… Mélanie, j’hésite, car c’est une fille… Stéphane c’est mon chat… Antoine, mon père et je ne préfère pas car tu choperais un cancer dans tes poumons invisibles…Puis tout le monde sait que.les anges ne fument pas…
Il se mit a rire:
– Tu as raison Evan… ! ni de bouche ni de nez pour moi !  Appelle-moi Squeeze si tu veux  !
 - Squeeze ? c’est original oui…mais pourquoi ce nom ?
-      - Tu comprendras plus tard et d’ailleurs, tu  l’aimeras énormément. Je n’en demandai pas plus et nous nous separâmes brutalement lorsque je senti cette aspiration brutale et rapide par une des fontanelles apte à recevoir mon âme.
A cet âge si jeune, je n'avais déjà plus qu'une seule envie  :  revenir là-haut au plus vite avec une palette filmée de paquets de chips en provision et des dvd d’Ally Mac Beal. 

                                           mai 2001

Mes poumons me brûlèrent, je crachai violemment dans le masque à oxygène. Ce retour fut semblable à une fin de balade tragique. Je me sentis quitter un environnement où l’air y était pur pour goûter une odeur d’asphalte brûlante ;  où chacune de vos respirations bitumineuses reviendrait à un supplice ;  et j’avoue avoir pris cela comme une punition corporelle. 

- Ne vacille pas !  entendis-je une dernière fois de la part de Squeeze.  Je vis ma mère bondir de sa chaise de camping en m’entendant tousser  quand une infirmière poussa la porte de la chambre avec un gobelet de café dans sa main

– mon dieu !  s’écria- t- elle,  mais il était déjà trop tard, car celui-ci venait juste de me renvoyer en enfer.
Lundi, 8 heures 00 du matin. Le créateur a donc décidé de me renvoyer sur terre à l’heure où mes camarades de classe ont quatre heures de mathématiques.

- ne bougez pas Evan ! écoutai-je tout autour de moi. - Je ne peux… pensai-je en tentant de décrisper une à une mes phalanges. Ma mère trépigna et s’empara de ma main afin que je guérisse plus rapidement, puis, elle fut écartée ( ou noyé dans la masse ) d’une foule de médecins et d’infirmiers s’attribuant instinctivement leurs rôles.C’est celui qui, équipé d'une voix rauque ainsi que d’une barbe fournie qui mena fermement à la baguette son équipe de playmobil. Mélanie était au lycée et fut bombardée de sms de la part de ma mère qui lui demanda de ne pas partir expressément de son cours de Français. Elle exécuta ses ordres et ne bougea pas de son pupitre.

Mon père lui, dans le couloir de l’hôpital, en position du connard Rodin dubitatif  continua de bombarder son paquet de cigarettes et fut incapable de venir regarder son fils revenir à la vie. Certaines personnes ont des des joies très intérieures, sont peu loquaces voire hébétées en cas de grand bonheur (je puis le comprendre car nous sommes tous tellement différents) ; mais Antoine, en plus, était tétanisé par l’événement (Il est balance ascendant lombric pour ceux qui pratique l’astrologie) alors je pense qu’ il y eut sûrement chez lui comme une prise de conscience, une petite voix qui lui souffla  :

«  Tu n’apporteras rien de plus a l’équipe médicale sinon qu’une poisse légère, Antoine,… reste où tu es » ce sera mieux pour tout le monde.

Lors de ma naissance déjà, il avait fait le coup à ma mère de ne pas assister à son accouchement avec comme excuse -une forte émotivité- que l’on soupçonna par la suite (selon les amis de la famille) à une personnalité borderline. Mais mon père vit bien cette cyclothymie, il continue de peindre ses fruits laids et bosser comme chef-égoutier pour la ville de Bligny.

- Dieu m’a rendu mon fils !  s’écria ma mère, bras en l’air,  cherchant le seigneur au niveau du  plafond pour le remercier. Les infirmiers durent lui demander de sortir un moment car arrivait le moment de l’extubation ;  ils n’avaient plus réellement besoin de son ingratitude. La pauvre ne se rendit pas compte que c’est bien eux qui me maintinrent en vie durant 8 longs mois ! Et comme il n'y eut aucun César dans ma chambre, personne ne rendit rien.  Qu’allai-je raconter aux gens que je rencontrerai tout au long de cette vie stupide  faite de pièges à  loups où ce sont souvent les jolies hermines qui s’y font trancher les pattes ? Raconter que j’avais vu des gens là-haut tout bêtement ? Je ne suis pas allé au ciel dans le cadre d’une E.M.I (Expérience de Mort Imminente) ou NDE (Near Death Evan Extubation) mais j’y ai travaillé…Là est toute la différence. J’ai connu  l’unique liaison amoureuse au ciel en compagnie de guides et d’âmes diverses et de réccurentes lésions amoureuses sur terre avec les hommes.

Si je m’étais mis à hurler dans ma chambre d’hôpital, « Dieu existe ! J’ai fait un stage dans son royaume ! Je serai allé illico au service psychiatrique de la grande ville de Bains-les-Bains prés de Bligny ( ne se trouvant pas loin de la salle de cinéma ou nous aimions faire semblant d’aller avec Méla’.)

 ça aurait fait tâche pour un ange, et pourtant, j’en connais des plus lumineux qui croupissent encore en prison.


 

Ils sont venus, ils sont tous là. Il y a même Antoine et Mélanie. À chacun de ses souffles, le premier dégagea une odeur forte de tabac tandis que la seconde vint poser à plusieurs reprises son petit nez pointu d’héroïne de dessin animé japonais dans les plis de mon cou, comme pour me picorer les pores, cherchant à posséder  l’odeur suintante de gouttes d’eau glissantes au creux des méandres de ma peau. Les médecins attendirent une rechute qui n’arrivait pas. Ma mère se tut et me fixa du regard amoureusement. Mes doigts se décrispèrent un à un, et, tel un nourrisson je me mis à balbutier :

– Me revoilà...voilà... Dans l'assistance personne ne sembla comprendre et tous me répondirent par des sourires empathiques un peu nerveux

– Je ne puis parler sans douleur, ajoutai-je. Ma gorge est sèche, mon coeur froid et ma mâchoire douloureuse maintenant.

- Evan ?  demanda ma mère, veux-tu un verre d’eau ?

   -  Le cœur me tressaut ma douce mère, cette jeune pucelle près de moi, baisez moi encore, délirai-je.

- Quoi ? sursauta Mélanie ? Pucelle ? Tu délires Evan ! n’est-ce pas docteur ! Il délire ? !

- Oui... Il régresse, dit-il en fronçant les sourcils, mais soyons indulgents et sortons de la chambre s’il vous plaît. Ce garçon doit se reposer   maintenant. Les infirmiers vont veiller sur lui.

 - Adieu mes amis.  Au revoir belle Maistresse, hélas,  sans toi, je ne jouys…

- oh batard ! Il s'est transformé en médiéval !  lança Mélanie en s'éloignant de la chambre.

- Bon... conclua ma mère un peu gênée, sortons de cette chambre et attendons dans le couloir. Mon père eut pour une fois le sourire honnête et dit en partant

 – quel joli langage, mon fils est un poète !  On pourrait presque peindre ses mots ! je vais m'en griller une dans le couloir ma belle, ma mie ! c'est du Ronsard !

Mélanie sortit également en grommelant

 – pucelle…moi ? Il a perdu la mémoire, c’est sûr.

Une réunion extraordinaire entre médecins s’organisa dans la salle de pause afin de déterminer mon état. Une fois le diagnostic effectué, le silence revint brusquement lorsque l’un d’eux évoqua  les vies antérieures :

-         - Il faut le laisser…je n’ai pas envie d’entrer dans sa chambre habillé de bottines du 16e siècle ni d’une fraise géante scotchée autour de mon cou, plaisanta le médecin cardiologue.

- Tu as raison, Paul, répondit un de ses collègues, c’est une régression verbale… il emploie un langage qu’il ne connaît pas et j’avoue que cela est fort impressionnant. J’ai un ami hypnotiseur qui fait revenir les gens dans leurs vies antérieures.

En entendant cela, tous éclatèrent de rire dans la salle et se mirent à faire la queue devant la machine à café.

 –Aaah ? Un guérisseur ?  et quel handicap* a-t-il au golf ? (rire provocateur) ce sont des charlatans !  affirma-t-il en soufflant sur son gobelet de café brûlant, ils opèrent l’invisible et cela est économique ! point de bistouri ! point de paire de ciseaux et point d’assistant ! personnellement, je n’ai jamais opéré d’âme.

 

* classement amateur & pro.


  Par précaution, ils se mirent  tous d’accord pour laisser un infirmier de garde dans ma chambre.

– Nous le surveillerons ce jeune homme. Il est déjà miracle de toute manière, conclut l’un d’eux. Le reste de l’équipe acquiesça. Une certaine amertume se dégageait de cette dernière phrase «  Il est déjà miracle » il n’y avait pas de mouche dans la salle, mais si par malheur il y’en eut une ;  aucun élève ne l’aurait entendu voler.

- Mieux vaut avoir affaire à Hippocrate qu'à ses medecins, pensai-je en décrispant mes phalanges une à une.

  Ce mal à l’aise venait sûrement du fait que personne n’avait misé un dixième de rouble concernant  mon retour sur la belle bleue ; d’ailleurs sans la présence de ma mère à mon chevet durant ce coma long de huit mois, l’un d’eux m’aurait sûrement débranché.

Mélanie, maman et Antoine,  impatients de me voir renaître  interpellèrent le premier médecin sortant de la salle de repos :

 – Pouvons-nous voir notre fils ? demanda Marie-Ange.

-       -  Non, madame…Evan doit se reposer.

- Mais ? Il s’est reposé huit mois ! s’agaça-t-elle en lui montrant le plafond en guise de ciel.

Il est vrai que je n’étais pas fatigué physiquement et même si ce stage fut un départ brutal pour mes proches, j’étais tout sauf éreinté. J’employais des mots que je ne connaissais pas ou plus, et le langage de Louis XV m’était familier. Ça ne dura pas fort heureusement et quand ma famille revint le lendemain je pus de nouveau les reconnaître.

Je ne compris jamais cette régression si ce n’est que mon âme n’avait pas dû supporter ce retour désagréable ici. Je rentrai chez moi après quelques séances de rééducation en n’ayant qu’une idée en tête : sortir prendre l’air et me balader avec Mélanie aux alentours de Bligny. Reprendre simplement nos petites habitudes et j’avoue que, lorsque, allongés le premier soir sur mon lit, nous nous empressâmes de visionner une série policière à la télévision équipés d’un paquet de chips coincé entre les cuisses de mon amie afin d’y piocher allégrement et surtout  à tâtons, l’ambiance resta tendu un moment tout de même.

-         -Tu jouys sans moi ?  ricana-t-elle.

-         -Hein ? !  m'étouffai-je en prenant une gorgée  de coca-cola à la bouteille 1,5 l . ( allongé, c'est toujours plus diffcile d'en boire, voire vicieux de fainéantise)

-       -  Oui, Evan. Ce que tu disais dans ta chambre d’hôpital… ton délire que j’étais pucelle, etc…

-        - Ah…désolé Mélanie. dis-je en essuyant  des larmes pétillantes de bonheur  coulantes sur mes joues.

-         - Tu pleures Evan ? 

 -Non, c'est le coca, ça pique et j'ai failli m'étouffer avec en entendant "jouys". Je parlais en vieux François comme on dit et je sais qu’il y a un moment que tu n'es plus vierge... (silence avant une nouvelle vanne) puis si je jouys, comme tu dis si bien, cela est sûrement dû à la saveur barbecue des chips.( discussion close, Mélanie  grogne et fit mine de suivre la publicité)

La présence du christ fut omniprésente lors de mes déplacements. Quand le premier soir, à table, je me levai me mis à rompre le pain pour le distribuer à chacun de mes proches (Nous mangions du pain de mie Harry’s  alors le partage était plus rapide) mon père sembla ravi et me le fit remarquer en riant

merci Evan, je ferai une lettre à Thimothée ! La particularité d'Antoine était non seulement de balancer des vannes vaseuses mais d'en rire seul sans réellement se préoccuper si l'assistance y comprendrait quelque chose.ce fut le cas puisque ma mère eu un sourire pincé de compassion ou de pitié peut-être et enchaîna rapidement sur un autre sujet : la découpe du poulet qui venait de faire son apparition sur la table du salon.

Alors, là !  ma mère jusqu’ici silencieuse ne put s’empêcher d’envoyer un coup de rond de serviette en bois  sur les phalanges de mon père en guise de réprimande ( ma mère a toujours protégé le seigneur par la violence physique )

 – ceci était ma main, Marie-Ange, répondit-il pour clore la plaisanterie. Je ris et même si je ne comprenais que la surface de son humour, j’étais content de le revoir cet Antoine, ce père, cette âme égarée et rebelle face à l’éternel.

Les trois années passèrent doucement sans réelles séquelles psychologiques et je repris ma scolarité tout à fait normalement ; j’obtins mon BAC scientifique avec mention « super fort en dissection amphibiens » et me dirigeai vers une profession d’étude, de recherche peut-être, mais avec une certitude : il fallait qu'elle soit liée à la biologie environnementale. J'adorais la bio' ! Il est vrai que plus jeunes, avec méla', nous nous étions pas mal entraînés sur des grenouilles lors de nos ballades aux alentours de Bligny. J'aiguisais spécialement des cartes téléphoniques pour ces chirurgies minutieuses et m’étais procuré une paire de gants  latex que je nettoyais à l’eau du robinet puis dissimulais dans un de mes pulls camionneur. Je cachai beaucoup de choses dans l’armoire à glace de ma chambre :

des cartes téléphoniques donc, mais également mon carnet intime bleu dont j’avais perdu la clé. Je la retrouvais quelques mois plus tard sous le radiateur poussiéreux en fonte blanc. À l’intérieur, j’y notais à peu près tout ; des attitudes cyclothymiques d’Antoine (Ah ! mon père ce lombric fatigué ! )  à mes constipations récurrentes dûes peut-être à mes déjeuners et dîners  chocolat-coca. C’eût été plus sain de manger des bananes mais mon père s’en servait comme modèles pour ses tableaux. (Aaah ! mon père, ce peintre maudit n’ayant même pas eu les couilles de sombrer dans la drogue ou l’absinthe comme ses confrères du XIXe siècle)  

 

 

 

 

 

 

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