EVAN CARNET DE BORD D'UN ANGE DECHU 3

 

Evan, carnet de bord d'un ange déchu...

 

C’est vers l’âge de dix-neuf ans que je fus appelé là-haut pour la seconde fois et il n’y rien de pire que de mourir avec une envie de faire caca. (Allons droit au but et  employons les mots simples, car étron ne fait pas partie de mon vocabulaire et déféquer me semble approximatif me concernant.) Moment très difficile (et douloureux), car je fus réellement partagé entre le fait de courir aux toilettes ou bien me laisser mourir (et tomber) au beau milieu du salon où trainaient Stéphane, le chevalet d’Antoine et quelques poufs qui semblaient prêts à amortir ma chute. Ironie du sort ? Stéphane se mit à gratter sa litière comme pour me narguer au moment où je m'écroulai sur les coussins moelleux servant de prie-Dieu à mon père lorsqu'il travaille ses cadrages et perspectives au crayon de papier.  Je butai dans la corbeille à fruits tout d’abord avant que mon cœur (se sentant trop à l’étroit dans ce petit corps peut-être) vint à me lâcher ; il devait être trois heures du matin et personne ne m’entendit partir en mission pour la seconde fois. J’eus un peu peur, j’avoue, car ce n’était pas réellement le moment. Mais y a-t-il un moment en fait ?  Dieu se fiche totalement de savoir si au moment de votre décès vous vous prépariez à partir  au parc Astérix avec vos enfants ! Ça lui est égal aussi de connaître les raisons de votre agacement lors de ce départ soudain ! en l’occurrence et pour ma part, j’avais très envie d’aller aux toilettes et j’aurais préféré mourir à UN AUTRE MOMENT.

-      - Evan, Dieu est amour et tu les sais, entendis-je au-delà de mon âme. Il s’agit de Squeeze, mon guide et il sembla deviner mon mécontentement à propos de ce départ soudain.

-     - Je le sais Squeeze ! je n’ai jamais dit qu’il ne l’était pas, mais vous auriez pu choisir un autre moment ! ça fait deux fois que je suis surpris en pleine activité ! la première, avec un paquet de chips barbecue dans les mains et la seconde à trois heures du matin alors que je vais aux toilettes ! C’est incroyable ça ! Squeeze ne répondit pas, sourit comme par acquiescement et m’invita à le suivre pour une mission assez étrange je dois dire…

 

Stéphane se frotta contre ce corps inerte et les pompiers s’affairèrent tout autour repoussant à tour de rôle (et de mains gantées et amicales) ce chat qui semblait vouloir apprendre les classiques et bases du secourisme. Ma mère ne paniqua pas cette fois-ci et Antoine, (le père navré) déboutonna le haut de sa veste de pyjama afin de déglutir ce nouveau drame et se baissa pour ramasser quelques feuilles de canson trainant ça et là dans notre salon.

Le gendarme Keffelcot Henry invita ma mère à le suivre dans la cuisine, prit son bloc-notes et la questionna timidement :

-       - ( confus) Le p’tit, Marie Ange, prenait-il des drogues ? (il l’appelait par son prénom car ils avait le même âge et avaient fréquenté l’école primaire ensemble puis s’étaient revus sur le site internet copains d’avant)

 

-          

     - Non ! sûrement pas ! s’emporta-t-elle en cherchant du regard mon père pour un acquiescement. Il est vrai que je ne m’étais jamais drogué. La cigarette ne me gênait pas mais l’odeur d’un joint allumé m’écœurait assez rapidement. Pendant les pauses, cela semblait être un hobbie pour mes camarades de classe qui rentraient en cours de géographie équipés de deux yeux rouges et d’une démarche hésitante, voire parkinsonienne, ricanant bêtement lorsque la prof’ annonçait que «   Le tigre et l’Euphrate » étaient des fleuves. Il y avait toujours un abruti qui ne pouvait s’empêcher d’imiter le félidé d’un «  GRAOUUUUU »  

Ricaner bêtement ne fut pas la seule raison de mon abstinence au cannabis mais on devait également accepter le package  - disques et  posters de Bob Marley dans nos chambres  en faisant semblant de planer sur "could you be loved." Antoine (mon père, je le répète assez souvent, c’est vrai) connut l’époque des hippies et je pense qu’une partie de son cerveau resta collée sur la pelouse de Woodstock un fameux 15 aout 1969. C’est d’ailleurs grâce à ce mouvement qu’il décida de vivre libre et de rater sa carrière de peintre ; Dieu merci, il eut droit à une seconde chance : égoutier-chef dans notre village et je dois dire qu’il trouva sa voie rapidement puisqu'il endossa la combinaison de responsable en un rien de temps ! Et sans piston de la part du maire de Bligny ! 

 

 M’emportant sur un brancard,  les pompiers tentèrent de se frayer un passage entre le mur du couloir, le chat et mon père qui s’agenouilla face au canapé en cherchant désespérément une orange qui avait dû  rouler en dessous lors de mon accident. Regardant cette série B de là-haut maintenant, vint en moi une grande et lumineuse compassion envers cet homme naïf ; j’avais dû recevoir une bonne vieille piqure au liquide empathique de dieu car l’amour de l’être humain s'emparait de mon âme à chacun de mes regards en direction de la terre…étrange non ?  Et c’est sans aucun miroir que je devinai chez moi ce nouveau sentiment : le pardon… L’amour posé sur mes lèvres fit de moi une entité pure mais godiche au sourire niais que l’on rencontre parfois lors de coups de foudres entre jeunes amants.

 

 

Ce fut une famille simple que j’allai voir pour cette mission « étrange » comme me l’avait souligné Squeeze. Je vis rapidement que le père partirait sous peu. Je devinai sa mort, une mort violente sur l’un des chantiers de bâtiments où il travaillait comme fournisseur en je ne sais quel produit métallique…

-       -  Des échelles, me souffla Squeeze.

-         - Que dois-je faire alors ?

-        - Vois-tu son accident Evan ?

-       -  Oui, une grue…semble ne pas être stable…

-        - C’est cela. Et cela s’appelle une épreuve.

-       -  Ah ? pour lui ?

-       -  Non Evan, pour sa famille. Lui nous rejoint et cela était prévu depuis fort longtemps mais ta mission sera de l’accueillir ! 

- L'accueillir ? mais...quand doit-il mourir alors ?

 

- Maintenant, me souffla mon clone qui fit apparaître devant nous une mosaique de quatre images représentant les visages des membres de la famille de l'homme condamné. Sa femme tout d'abord, assise, une fesse posée sur le rebord de son bureau buvait le café avec une de ses collègues et toutes les deux semblaient dans des confidences. Au travers des deux gobelets tremblotants remplis de café ; on devinait que les deux collègues devaient se régaler d'un sujet drôle voire hilarant, mais pas un filet de mot ne parvint jusqu'à mon âme. Au vu du calme règnant dans la pièce je me doutai qu'elles exercèrent le métier de fonctionnaire dans une mairie quelconque,  et mes derniers doutes concernant leur emploi s'évaporèrent définitivement lorsque je constatai que les deux femmes ne cessaient de regarder la pendule en soufflant d'ennui. La grue se mit à trembler tout d'abord puis le contre poids façonné de béton armé se détacha pour aller s'écraser quelques mètres plus bas, là où les marteaux piqueurs tremblants firent danser les ouvriers. Mon protégé courut en direction des cabines, toussant comme un damné et se protégea comme il le put en se réfugiant dans une cabine de chantier. Mais juste au moment où il tourna la poignée de la porte, une partie de la flèche de l'engin se détacha et vint anéantir l'algeco en même temps que les derniers espoirs de ce petit homme vulnérable. je fus stupéfait et pris cela pour une colère céleste. - Qu' a fait cet homme pour subir une telle mort ? Demandai-je l'air désabusé.


  • Que n'a-t-il pas fait tu veux dire  ?  Qu'a-t-il oublié de faire dans cette vie qu'il nous promit avant de renaître ? Cette question serait plus juste.

  • cela justifie une telle violence ?

  • Peu importe la manière, Evan, tout est parfaitement calculé. Tu vois le jeune homme autour de lui qui tente de le réanimer ?

  • Oui...Je vois des troubles psychologiques chez lui ainsi qu'une timidité presque maladive...de plus, son guide semble imparfait.

  • Oui, il l'est. Quant au jeune homme dont je te parle, téméraire à ce jour de vouloir sauver un condamné du feu il se guérit seul et demain, ses troubles auront disparus grâce à cette action de courage ; et paradoxalement, c'est la peur qui le fait agir actuellement.