EVAN CARNET DE BORD D'UN ANGE DECHU 4

Suite. 7.06.2011

 

 

Je pris cela pour une colère celeste. Tout ce scénario me faisait penser à ces catastrophes naturelles où la terre à besoin de respirer un peu et se libère aux travers de volcans, tsunamis ou bien encore de cyclones dévastateurs. 

Il ne vient pas à moi ? m'enquis-je auprès de mon guide. Il ne répondit pas, me fit un sourire malicieux et m'invita à le suivre de l'autre côté du chantier. L'homme, cette nouvelles âme accidentée ne nous vit pas et sembla heureux de retrouver ses proches ; ils se congratulèrent, se félicitèrent qu'à chaque fin de mission les retrouvailles furent de plus en plus chaleureuses. Aux travers de ces âmes accueillantes j'eus l'impression d'y lire de l'ironie pure. Cette fameuse ironie que le diable laisse parfois transaparaître chez l'humain ; lorsqu'il a faim de sexe, de violence avec l'irrépressible désir de déviances sociales.  

L'homme retira son casque de chantier et souffla un peu lorsqu'un vent violent apparut autour du groupe balayant minutieusement et intelligemment chaque âme qu'il traversait. C'est dans un tourbillon orageux que le trio disparut laissant le quatrième planté là...à la merci du vide... ou peut-être de ce qu'on appelle chez nous le néant.

- Que va-t-il devenir ? Demandai-je à Squeeze.
- Rien. Il est condamné à attendre sa libération.
- Combien de temps ?
- Le temps n'existe pas Evan et tu devrais le savoir...nous pouvons même regarder ton enterrement maintenant si tu le désire !
- AH ? euuuh...et bien...non merci, ça va aller. Squeeze se mit à rire et me plaignit de cette peur stupide de la mort dont je n'arrivais toujours pas à me débarrasser ; cela dit, je me moquais d'assister à mon enterrement mais je ne voulais pas voir quel enfoiré n'y aurait pas assisté.
Qui aurait pleuré ?  rit ? ou se serait écrié à la foule en deuil ? - Bon débarras le mytho ! Passe le bonjour à tes machins volants dans le ciel ! Pis si tu vois Dieu dis lui qu'on a plus envie de jouer à cache-cache !  non...décidément, je ne voulais pas assister à ce crève-cœur et voir mes propres frères que j'avais tant aimé fustiger ce créateur qui s'était donné tant de mal à peindre naivement cette terre sans même savoir ce qu'il s'y déploierait de douleurs à l'intérieur.
 Je passai quelque temps à soutenir et consoler Myriam, la femme du défunt ainsi que leur fille Sarah, quinze ans, studieuse lycéenne passionnée d'ésotérisme, de sorts, rituels et autres pouvoirs surnaturels. Elle avait un cahier à petits carreaux rempli d'incantations diverses dont les dix premières pages concernait un certain Julien Bonnet dont elle exigeait le retour. Cela faisait environ deux ans que dans sa chambre elle s'époumonais à scander le prénom du jeune homme en espérant son retour mais ses pouvoirs semblaient limités le concernant car il ne revint jamais.
Même pas un SMS pour lui dire «  Sarah je souffre...mais je ne reviendrai jamais. » Au moins, la petite aurait pu se dire – Bon ! bah mes sorts fonctionnent puisqu'il souffre ! Mais rien de tout cela ne vint la faire espérer à un quelconque retour affectif. Je ne fus pas avec elle pour l'aider dans ce genre de frivolités... non...bien sûr que non ! Cela m'était interdit puis c'eût été un signe flagrant de régression et d'imperfection ! Squeeze m'en aurait voulu en plus, alors je décidai de mettre sur le chemin de la jeune fille un garçon gauche manuellement mais passionné d'ésotérisme afin qu'il puissent penser par eux-même que le hasard n'exista jamais et qu'ils s'étaient sûrement connus tous deux dans une vie antérieure. Je préfèrai un garçon maladroit pour que Sarah puisse s'émouvoir de sa naiveté, mais surtout, pour qu'elle mette un peu de côté cette brûlure lancinante et ce vide irrémédiable que lui avait laissé le départ de son père.

Le rôle d'un ange est toujours délicat lorsqu'il s'agit de s'immiscer au sein d'une famille. Si celui ci la connait par cœur depuis des siècles et sait les moindres qualités et défauts de chacun ; ceux-ci n'entendent que ce qu'ils veulent et attribuent leurs petits moments de bonheur à la chance. C'est cette ingratitude qui me dérangea. La frustration de n'être qu'un serviteur aux ailes de velours se déployant parfois pour voler au secours de leurs petits bobos quotidiens. J'appris par la suite que ce genre de situation où je servirais de mercurochrome cotonisé ne durerait qu'un temps... merci mon Dieu que je devine mais jamais ne voit car me déplacer pour les pleurs d'un ou d'une étourdie à propos d'une carte vitale égarée m'aurait rendu un peu amer...

 

Sarah dut noyer ses peines de cœur dans des incantations étranges où elle était persuadée que l'âme de son père fut coincée entre deux mondes et qu'elle se devait de le délivrer ; quant à Damien, ce garçon plus que gauche fuit leur relation le jour où la jeune adolescente décida de s'enfermer dans sa chambre afin de mieux pénétrer le monde des esprits. Elle y parvint...c'est vrai... puisqu'elle se suicida en s'étouffant à l'aide de son oreiller. Je ne pus rien faire évidemment mais sentis en moi un poids lourd de sanctions et de responsabilités ; comme si Dieu en personne, posté au dessus de mon âme, venait m'avertir qu'il fut et qu'il serait pour toujours l'épée de Damoclès. La sanction fut très simple, je ressentis toutes les douleurs psychiques et physiques de ma protégée afin de mieux comprendre la situation dans laquelle elle s'exposa avant de mourir. Des premières pensées courageuses et amoureuse qu'elle eut envers son père au dernier regard térrifié de devoir quitter définitivement cette terre qu'elle aimait.   

 

Je ne pus l'accueillir puisque je fus déchu de ces droits qui firent de moi son guide de vie de terrienne et à l'instant ou elle avança dans ma direction ; à l'instant où je m'appretai de l'accueillir ; j'entendis comme un bourdonnement sonore autour de mon âme et me sentis alors projeté au dessus de l'adolescente, la survolant quelques secondes pour enfin aller me glisser dans un corps inerte couché sur un lit d'hôpital où je l'avoue m'alla comme un gant. Les cris perçants de joies et les hurlements stridents de personnes autour de ce corps formèrent comme une bande son à images kaleidoscopique qui auraient dû m'animer de bonheur mais au lieu de cela me plongea dans un profond spleen-malinconia sans réellement plus pouvoir m'en défaire.

 

Ce fut mon second retour sur terre. En ouvrant les yeux je ne savais plus si j'appartenais à cette terre ou bien tout simplement au ciel. Je balbutiai quelques mots à ma mére qui, me tenant la main, me souria en caressant mon masque à oxygène :

- Je suis là, maman...c'est l'exode céleste...tous les anges redescendent sur terre...m'an...

- Oui...Tu es le premier arrivé, Evan. Je suis fière de toi.
- Oui, les premiers sont les derniers maman, j'ai croisé quelques hébreux qui fuyaient Israël...Puis je me rendormis. Le médecin se mordilla la lèvre inférieure et confia aux infirmiers :
- Il délire...veillez à ce qu'il ne sombre pas à nouveau !
- Pourquoi dites-vous que mon fils délire Docteur ?
- C'est évident madame..
- Et s'il a réellement vu des zébreux ? tous les animaux ne vivent pas que sur terre !  Le docteur ne répondit pas et se détourna du groupe. Il regarda sa montre en soufflant de fatigue puis se dirigea d'un pas rapide en direction du couloir.  
- Et sarah ? Soufflai-je dans mon masque.
- Qui mon chéri ? S'étonna ma mére en cherchant une réponse dans les yeux de l'infirmier chef.
- Son chat, lui répondit-il, il cherche son chat madame...
- Aaah ! Notre chat oui ! Stéphane tu veux dire ? Il est à la maison et attends ton retour avec impatience.

Je n'insistai pas. Personne ne connaissait Sarah et d'ailleurs je n'en rajoutais pas à propos de notre chat qui, je suis sûr, se foutait royalement de mon retour sur terre comme de l'an quarante.

    Il est toujours délicat de parler de la mort aux vivants et si je restai discret à propos de mes expériences dans l’au-delà, Mélanie me raconta souvent combien de fois elle avait pu me sentir près d’elle lors de ces comas répétitifs... Ce qui est encore plus étrange est le fait que je ne me souvins pas l’avoir visité en temps que « fantôme » puisque ces missions célestes répétitives me prenaient tout mon temps et même si là-haut celui-ci n’existait pas tout cela me sembla bien long malgré tout. Je repris une vie quasi normale avec elle, je ne me sentis pas plus sage du fait d’avoir été touché par la grâce et j’eus toujours autant de mal à lui pardonner sa jalousie et sa nonchalance. Les journées furent désespérement longues avec toujours un sentiment de mal-être résidant en mon âme ;  même au boulot, dans la bibliothèque où je travaillai, j’eus l’impression d’être aussi inutile et poussiéreux qu’un bouquin de Barbara Cartland.

Je me contentai maintenant de terreurs nocturnes où certaines formes vaporeuses me sortaient de mon sommeil par des chuchotements «  Evan, aidez-nous ! » ou bien alors des «  il est lumière, il peut nous aider ! », mais je n’avais pas les armes nécessaires ; comment aurais-je pu venir en aide à ces âmes ? Et en quoi ? J’étais maintenant sur terre et n’avait qu’une idée en tête : reprendre une vie normale avec Mélanie. Nous venions de louer un appartement en ville et sauvé un chaton sûrement abandonné par des parents ingrats ; d’ailleurs, lorsque je l’avais ramassé il avait  déjà bien entamé son suicide le bougre ! les deux pattes avant dans une bouche d’égout fumante prêt à en découdre avec les ordures de la ville et les rats qui l’auraient sûrement pris pour une musaraigne le pauvre tellement il était maigre !  " Les chatons ne sont pas sérieux quand ils ont deux mois " aurait dit Arthur Rimbaud. - Pauvre Minet, avait souligné Mélanie. C’est par sa fine queue que je l’extirpais de cet antre pour le fourrer dans la poche de ma veste polaire. Du coup et toujours bien inspirée, Méla' voulut l’appeler « minet », mais je la convainquis de le prénommer plutôt «  Squeeze »