LE REFLEXE DE GERALD - Disorder acte I & 2

 

                         Le reflexe de Gérald

789S3A7-1(3)déposé

2009 nov. BORDIER LAURENT

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Bonne lecture :)

 

 

Nous avons tous, en cas de journée harassante, une façon de nous libérer. Pour certains, c'est le yoga, pour d'autres, le judo, mais pour Gérald, ayant des troubles obsessionnels compulsifs, c'est la masturbation. (De plus, car c'est une thérapie de fin de journée surtout).

     Il est vrai que quand on a subi les odeurs citronnées d'aisselles coulantes de sueur dans l'autobus dès 7 h 30 du matin, puis, que, le soir, notre chien nous fait lever trois fois du canapé pour sortir faire semblant de pisser par un moins dix degrés dehors, on a comme des bouffées de chaleur et l'envie "d'embraser" fort la terre sur la bouche. Gérald, non, il se masturbe tout simplement, comme un réflexe, une vengeance peut-être.

- N'ayez pas honte de vos TOC, Gérald !  Lui rabâchent psychiatres et psychologues.

Mais Gérald n'a pas honte, il n'a pas comme certains le nez en trompette ! ! Ou bien un strabisme divergent qui, pour pouvoir regarder droit devant soi demanderait de se positionner de travers ! Ou pour finir encore, un bec de lièvre où l'écharpe serait de mise, et cela... même au beau milieu d'un mois d'Août.

 

                                        DISORDER ACTE I

 

On ne peut qualifier l'enfance de Gérald comme « difficile » ; il a juste un père qui boit pour oublier sa femme qui, elle, travaille dans un pressing afin de les faire vivre tous les deux. C'est d'ailleurs celle-ci qui découvre ses troubles obsessionnels dès l’enfance en  le surprenant un matin dans la salle de bain, ouvrir puis fermer le robinet des dizaines de fois ; faire un tour sur lui-même, se frotter le dos contre le radiateur électrique, puis vérifier une bonne fois pour toutes que le robinet soit bien serré.

Gérald ! Tu vas être en retard au collège ! Active-toi !

J’arrive, maman. Il éteint la lumière de la salle de bain et avant d’en sortir définitivement ; fait une espèce de - moonwalk- sur le tapis à la manière d’un chat grattant sa litière et apparaît enfin dans le couloir équipé d’un large sourire destiné à Maryse, sa mère :

Je suis prêt !  Et c’est avec le teint frais, rosé, qu’il va embrasser son père qui à cette heure a étrangement le même teint que lui.

 

Sur la route qui les emmène à l’école, Maryse fonce avec sa voiture, grille quelques feux oranges, culpabilise un moment, puis déculpabilise aussitôt à voix haute avec une phrase diablement efficace :

Il n'y a personne ici ! Je ne sais pas pourquoi ils ont mis des feux tricolores...puis elle jette un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur et ajoute – Gérald ! Tu as pris les donuts du frigo ? Et lorsqu'ils arrivent enfin au collège, le surveillant, monsieur Mouillot, s'apprête à fermer les grilles:

– Il est huit heures cinq Madame Dereflexe !

Bisou, mon chéri, mais tu vois, tu es encore en retard à cause de tes rituels !

Maryse repart quand Gérald disparaît entièrement de son champ de vision, d'ailleurs, c'est le préau qui l'envoie dans les starting-blocks car sa journée est loin d'être finie. L'ouverture du pressing pour lequel elle travaille se fait à neuf heures trente, mais l'impatience et le grondement des clients se font déjà entendre lorsqu'ils constatent qu'à neuf heures vingt, sa voiture n'est toujours pas garée sur le parking.

Inquiète à propos des rituels de son fils, elle interpelle Paul, son mari qui à huit heures vingt-cinq, s'est armé de la télécommande TV.

Paul, je peux te parler cinq minutes ?

Mouais, j’t’écoute.

Ton fils a des TOC.

Des Locks ?  Des cheveux en trop tu veux dire ou bien des TICS ?

Non, Paul ! Tu es sourdingue ou quoi,  DES TOC ! des troubles obsessionnels, des attitudes étranges, il peut se gratter le dos sur le tapis, vérifier le robinet dix fois, ranger vingt fois ses chaussettes… Avoue que c’est anormal, Paul, chez un enfant de douze ans.

—  Aaah...mouais… Et ceux qui se grattent les couilles devant un match de foot, tu appelles ça comment, Maryse ? Des tics ou des TOC ?

 

Dépitée, elle téléphonera à sa mère, mais la pauvre vieille comprendra « des cloques » et lui conseillera au bout du fil :

- Change-lui ses souliers à ce pauvre petit !

Maryse comprend alors qu’une chape de béton la sépare de sa famille. Dans ses relations de voisinage, les "on-dit" parlent d'une femme courageuse et le "qu'en-dira-t-on" d'une famille au quotient intellectuel global tellement moyen que Dieu, parait-il, ( mais ce sont des on-dit ) aurait préféré le faire niveler définitivement vers le bas afin d'éviter trop de remous dans le quartier par de nouveaux commérages. Gérald et sa mère sont seuls désormais...quant à Paul, il reflète plus  :

le courage, à demain...

 

Au collège, Gérald ne fait pas partie des cancres. C'est un élève trés moyen et ce sont les mathématiques qui rehaussent ses notes de bulletins pour le faire sortir de ce qu'un professeur appellerait « une année médiocre ». Calculer, c'est un plaisir chez lui, Il adore ça et s'il n'avait pas « Les bandes-dessinée Marvel » comme passion unique ; les mathématiques auraient pris le relais depuis longtemps. Combiner les nombres, calculer de tête, il est champion. Il y a de très bons élèves de mathématiques, connaissant les divisions à virgules, et Gérald, les calculant de tête, d'ailleurs, son professeur Mademoiselle Sidonie, ne cesse de le féliciter.

 

Lors de la pause de dix ou de quinze heures, Gérald ne peut s'empêcher de tirer sèchement sur les cheveux des filles venant à sa portée ; est-ce un TOC ? Difficile à dire, mais quand le surveillant monsieur Mouillot (ou « Mouillette », comme les élèves aiment le surnommer) l’attrape par le bras pour une simple réprimande, Gérald se replie en boule et se met à compter les gravillons tout autour de lui. C’est simple, "Mouillette" ne  surveille  plus les élèves en général, mais il épie Gérald, et cela, pendant les durées complètes de récréations. Les ballons de football et de basket peuvent passer par-dessus le grillage de l’école, les élèves, grimper par-dessus le portail du collège pour courir à la boulangerie ou bien au marché afin d'y acheter des pétards, il ne les voit plus. L’obsession troublante de ce surveillant, est : Gérald et ses troubles obsessionnels.

 

Les convocations de la directrice sont de plus en plus fréquentes. Maryse, perdue et impuissante face à la maladie de Gérald ne peut qu’excuser son attitude et promettre qu’elle lui en parlera le soir même. Maintenant, le matin, elle lui demande de laisser la porte de la salle de bain ouverte et lui donne un timing de dix minutes pour se préparer. Ca fonctionne un temps...puis de dix à quinze minutes passent encore...jusqu'au jour où Maryse, excédée que son fils ne soit pas encore sorti de la salle de bain au bout d'une demi-heure, ouvre brusquement la porte et le surprend en train de symétriser brosses à dents et savons avec les rainures faïencées du dessus de l’évier.

 

Suite à des courriers de parents concernant des conflits récurrents entre Gérald et d'autres élèves, dont quelques filles absentes et traumatisées de devoir de nouveau lui faire face ; l’affaire s’avère plus grave et la directrice convoque Maryse Deréflexe à son bureau :

  • - Votre fils nous inquiète, Madame, il se trouve qu’il est violent avec les autres élèves pendant les pauses. En cours, on ne l’entend pas puisqu’il navigue sous les tables ! Il passe son temps à gratter le linoléum et pour finir, son dernier bulletin est catastrophique...la seule satisfaction est qu'il excelle en mathématiques, mais je crains que ce soit insuffisant pour que l'on puisse le garder ici.

  • (agacée) PUIS NOUS NE POUVONS AVOIR CINQUANTE MONSIEUR MOUILLOT DANS LA COUR DU COLLÈGE ! COMPRENEZ-VOUS ?

  • - Monsieur Mouillot ? Demande-t-elle

    - Oui...Il s'agit de notre surveillant qui m'a fait part dernièrement de plaintes de parents qui retrouvent leur enfant à dix heures du matin à errer dans le quartier ou à flâner dans le square. Je vais être honnête avec vous : je ne peux plus garder votre fils dans notre école, je vous laisse donc le temps de lui trouver un centre adapté à son handicap.

  • Maryse a un frisson de peur et toussote timidement comme pour rejeter ce mot qu'elle vient d'entendre " Handicap". C'est alors que monsieur Mouillot, en sueur, surgit avec un ballon de basket dans le bureau et fixe la directrice d'un regard haineux :
  • - Et un ballon de basket, un ! Je craque là, je craque ! Meeerde ! Elle le dédaigne du regard, garde son calme et dit à Maryse :
  • - Voilà, Voilà... la balle est dans votre camp, Madame Deréflexe ! Le surveillant n’a pas l'air d’apprécier l'humour de sa supérieure, et c'est agacé qu'il ouvre une armoire puis tente de trouver une place parmi les autres éléments confisqués. Il enfonce le ballon dans le fond d'une étagère libre, mais maladroitement en fait tomber quatre au sol
  • QUI A FOUTU CES BALLONS EN BORDEL ! La directrice réplique aussitôt :
  • - Celui qui a les clés de cette armoire... Vexé, il sort en claquant la porte. Maryse se pose alors la question si ce n’est pas lui le handicap de son fils.

 

Gérald a un seul ami. Jean-Pierre. Ils se connaissent déjà bien puisqu'ils sont voisins et il n'est pas rare de les voir s'échanger leurs devoirs après le collège. L'un s'occupe des mathématiques tandis que l'autre s'affaire à décrypter les règles grammaticales. C'est assez bien organisé et tout cela se fait dans la chambre de Gérald, autour de donuts et de verres de jus d'orange. Nous avons le sage et le vaudou. Pendant que Jean-Pierre termine ses corrections et râle à propos des recherches de noms de capitales et de désert de pays inconnus ; Gérald gratte de son index l'étiquette de la bouteille de jus d'orange.

  • - Capitale du Mali...Bamako...Les Maliens...Tu fais quoi Gérald ?

  • - Je symétrise ma boîte à paires de chaussettes contre l'armoire, pourquoi ? Puis il se met à ouvrir la porte de son armoire à glace douze fois puis vingt-quatre et s'il a l'impression d'avoir bâclé une fermeture ;  en guise de punition, il la fera grincer quarante-huit fois ! Au bout de quatre-vingt-seize va-et-viens, le calme reviendra dans la chambre des garçons.

  • Jean-Pierre ne fait plus attention aux TOC de son ami et ça le fait même plutôt rire, surtout quand il pratique le moonwalk - dorsal sur la moquette de la chambre.

  •              -   Tu fais Jackson Gérald ?

  •             -   Oui, je me fais gratter le dos en même temps !

  •          

  •                   - La moquette de te brûle pas ?


  •             -   Non...enfin si, mais il faut que je fasse ce mouvement 48 fois !

  •             -   48 ? c'est de la folie ! Pour quelle raison tu dois te gratter le dos 48 fois ?

    • - Parce que sinon, tu risques de mourir en sortant de la chambre...

    • - Ah ? Je viens t'aider ! J'ai pas envie de mourir 48 fois !

    Alors, Jean-Pierre, hilare, lâche son cahier et vient faire des mouvements de hip-hop avec lui sur la moquette. Ça dure quelques minutes jusqu’à ce que Gérald prenne son livre de mathématique puis se mette à diviser, additionner, multiplier...il soliloque pendant trois ou quatre minutes les yeux rivés sur une feuille de papier, puis, une fois terminé, jette nonchalamment l'ensemble sur son lit et s'écrie « trop facile ! «. Il ne se sert pas des chiffres impairs, ça l’angoisse, alors, il a mis au point un système. Il l’appelle « sa clé ». Cette clé mélange alphabet pour les impairs et chiffres pour les pairs.

 

Maryse retire définitivement Gérald de l’école et l’emmène avec elle plier les costumes au pressing. Elle demande aussi à Mademoiselle Sidonie de lui donner des cours particuliers le week-end. Le professeur accepte et lui pose même quelques devoirs dans la boîte aux lettres en semaine. Gérald peut rester des heures dans la salle de bain à placer symétriquement serviettes et gants de toilette dans le meuble. il vit toujours par nombres pairs et a dégoté un nouveau jeu bien triste qui lui prend un peu plus de temps le matin :

Il descend l’escalier de sa chambre menant au salon, puis, remonte quatre marches et enfin compte sur la rampe d’escalier :

  • - o, 2, s, 4

  • - Puis décompte :

  • - 4, d, 2, a, et enfin, il saute les trois dernières marches sans les toucher.

  • Gérald avoue à sa mère que le fait de les éviter, cela prouvera son innocence. Elle ne comprend pas et décide de l'emmener en visite chez leur médecin généraliste. Celui-ci la rassure et lui propose de consulter le Docteur Peaches ; pédo-psychiatre de métier, il saura redonner confiance à Gérald, car le problème est bien là : ce garçon n'a pas confiance en lui ! Il ajoute enfin - L'accent Bristish de ce Docteur plaît beaucoup aux enfants ! Il est très amusant vous verrez ! Mais Maryse n'a plus envie de rire et encore moins de s'amuser.  - Et Concernant son dos couvert de brûlures ? - un coup de mercurochrome suffira  Madame Deréflexe !

 

 

 

  • Ce que l’on remarque au premier coup d’œil dans le cabinet du Docteur Peaches, c’est le désordre, un Yorkshire décoiffé et une odeur de pieds épouvantable. Gérald ouvre et ferme six fois un paquet de post-it jaune se trouvant sur le bureau, puis Maryse pose un mouchoir sur son nez et implore intérieurement la visite d'une bombe désodorisante aux cinq parfums qui la délivrerait à jamais de ce lieu où l'on a l'impression qu'il y siégea mille chiens mouillés. Le Docteur se frotte le menton, fixe Gérald et lui demande :

  • - Ok, well...Hmm...Gérald, alors... pour le désordre sur mon bureau, ça ne te dérange pas j’espère, Hmm...ce désordre ?

L'enfant ne répond pas et jette un coup d’œil sous celui-ci. Il comprend alors d'où vient cette épouvantable odeur de pieds. Il se baisse sous le bureau et s'exprime violemment en arrachant une des paires de clochettes en cuir appartenant aux de mocassins  du Docteur. Très professionnel, celui-ci se baisse à son tour puis imite l'enfant en feintant d'arracher la seconde paire. Tous deux sont face à face maintenant et Maryse fixe la grande aiguille faisant de longs  cercles dans la pendule accrochée au mur du cabinet. Elle souffle d'ennui et sort discrètement la carte bleue de son sac à main, espérant faire accélérer cette thérapie étrange et stupide à la fois. 

Tous deux sont face à face sous le bureau maintenant :

  • - Gérald ? Pourquoi as-tu arraché ces petites clochettes en cuir ?

  • - C’est une voix dans ma tête qui m’a dit de le faire.

  • - Well…well well, bien...Tu peux rasseoir sur le chaise.

    - En se relevant, le Docteur se cogne la tête dans l’angle du bureau. Cela fait rire le garçon. Sa mère lui jette alors un regard houspilleur ; vexé un moment, Gérald finit par se relever lui aussi, mais se venge de ce  blâme en arrachant une touffe de poils à ce pauvre Yorkshire qui, croyant à un jeu, était venu les rejoindre sous le bureau.

  • Gérald ! Laisse ce chien en paix !

  • Mais...Il m'a léché la poire !

    Le York couine un moment et part dans le coin de la pièce sous le regard inquiet de son maître.

 

- Gérald, a-t-il des phobies Madame Deréflexe ?

- Non… des manies, rituels, il compte par paires, saute des marches pour ne pas mourir…est violent envers ses camarades parfois...

Le docteur conclu que son fils souffrirait peut-être de pensées intrusives, le poussant à la violence physique et verbale alors il claque dans ses mains et motive le garçon :

  • - OK, Gérald, Never too late ! On va t’aider à débarrasser de le petit'  manie !
  • Puis il s 'approche et lui caresse les cheveux. Gérald acquiesce l'ensemble de son discours d'un hochement de tête puis gratte six fois sa blouse blanche.

Le Docteur Peaches annonce à Maryse qu’il ne facturerait pas sa paire de mocassins et que la consultation lui coûterait soixante euros. Elle lui rétorque qu’elle ne lui facturerait pas non plus le malaise qui avait failli lui prendre en respirant l’odeur de ses pieds. Prenant Gérald par la main, elle règle le docteur par carte bleue et lui conseille quand même de prendre un bain d’acide borique.

 

Sur les conseils de divers médecin, mais surtout grâce à l'aide d'internet et de témoignages de parents vivant le même problème avec leurs enfants ; Maryse propose à Gérald de l’emmener dans un centre spécialisé où il sera soigné par de vrais spécialistes. Elle en parle vaguement à Paul qui abandonnera les recherches lorsque son cerveau tentera d'analyser le terme cognitif, puis approuvera l'ensemble d'un «  si ça peut l' aider, tant mieux...sinon tant pis.» et clôturera avec «  si c'est l'toubib qui l'dit...bah...y a plus qu'a faire...

 

Gérald accepte ce séjour au centre psychiatrique « Les mirabelles ».



 



 



                                                      Centre des Mirabelles





« Les Mirabelles », ce centre pour enfants atteints de toutes sortes de troubles se trouve à Hallancourt, une ville à l’allure sévère, tranchée en deux par une nationale. Elle se situe à une centaine de kilomètres du domicile familial.

Maryse doit prétexter une maladie stratégique pour obtenir de son médecin un arrêt de travail, ainsi, elle sera plus proche de Gérald chaque jour.

- S’il y a un débile dans la famille, ça ne peux venir que de ton côté. Lui rabâche Paul, son mari.

Le jour du départ, Gérald fait sa valise et embrasse son père, devenu violet avec le temps et peut-être avec le rosé qu’il boit aussi. Gérald serre fort Jean-Pierre dans ses bras en versant une petite larme de reconnaissance, d’amitié, mais d’angoisse aussi, car il ne sait pas où on l’emmène réellement.

Au centre des Mirabelles, c’est une petite chambre qui l’accueille. Il pose son sac sur le lit, se dirige vers la seule porte existante et part de l’angle : Il compte alors seize carreaux au sol, soit quarante-quatre choux-fleurs pieds-nus. Gérald est soulagé.

une fois les papiers d’entrée signés, Maryse rejoint Gérald et semble satisfaite de son nouvel environnement. La fenêtre de la chambre de son fils à vue sur parc, les murs de la pièce ont été repeint récemment et surtout, les jeunes qu'elle a croisés dans les couloirs n'avaient pas l'air de déficients mentaux – Tu seras bien soigné ici, puis elle lui glisse un billet de cinquante euros dans la poche de sa chemise.

S'éloignant au dehors, Maryse lui fait de grands signes de baisers en guise d'au revoir, mais Gérald ne la voit déjà plus ; il est occupé à compter les pales du store de la fenêtre de sa chambre qui sont au nombre de dix-sept. Il compte à nouveau pour être sur de l'impair puis, fou de rage, arrache l'ensemble en hurlant de désespoir. Alertés, les infirmiers accourent, entrent dans la chambre et maîtrisent le garçon en le plaquant au sol. Il faudra à Gérald quelques minutes avant que sa crise ne se termine. Assis sur son lit, les mains devant ses yeux, il refusera de répondre aux questions des médecins et dégagera même hors du lit, Pascale, la seule infirmière stagiaire du centre psychiatrique.



Le lendemain, Lors de la première séance thérapeutique, Gérald croise une jeune fille tenant un soda à la main.

Salut ! Moi, c’est Gérald ! Et toi ?

-Répète-le ?

-Bonjour, moi, c’est Gérald, et toi ?

-Répète-le. ?

-Bonjour, moi, c’est Gérald… et…Et toi…

-Répète-le. !

-Bonjour, moi… c’est…

-Ben… moi, c’est Marina. Gerald lui répond instantanement :

-Répète-le ?

- La jeune adolescente tente alors de dissimuler son rire en détournant la tête puis enchaîne lui demande :

  • Tu vas en Thérapie ?

  • Oui... je peux t'appeler Soda, Marina ?

  • S' tu veux, oui. On y va ensemble ?

  • OK.

Les thérapies se font par groupe de six le plus souvent. Un psychothérapeute dirige la séance, entouré de deux infirmiers.. Des banquettes de couleur mauve ont été installées pour le confort, mais le plus étrange sont ces néons violets fixés au plafond et recouverts de draps blancs sur toute la pièce. La salle est tamisée, chaleureuse, peut-être rassure-t-elle les patients quand ils doivent se lancer à voix hautes dans leurs confidences

Une fois installé, chacun se présente devant le groupe quand vient le tour de Gérald. Contrairement aux autres, il préfère rester assis. Toussotant un peu, intimidé de devoir délivrer ces secrets, c'est rouge pivoine qu'il commence sa présentation :

  • - J’ai des troubles, des TOC comme on dit, tout doit être symétrique dans mon environnement et j’ai la phobie des chiffres impairs, je les remplace par une méthode que j'ai appelé « clés. »Avec l'âge, je me suis rendu compte que c'était bel et bien une maladie, j'ai donc accepté de passer deux semaines ici.

    Arrive le tour de Soda qui se lève et ne semble pas intimidée :

  • - Salut ! je suis trichotillomane enfin...trichotillo -girl plutôt et j'ai des crises d'angoisse comme tout l'monde ici...et...

  • La jeune fille se tourne alors en direction du docteur - Docteur, j'en ai marre de devoir me présenter chaque semaine devant les nouveaux ! 

    - Il le faut Marina, tu le sais. Bien. Voudrais-tu bien expliquer à tes camarades ce qu'est la trichotillomanie ?

  • - Oui...j'm'arrache les cheveux puis je les mange

  • Gérald lui souffle alors à l'oreille :

  • Ben moi, j'arrache ceux des autres si tu veux de l'aide !  C'est  dans mon package TOC !  Les deux adolescents partent en fou rire et Marina enchaîne :

  • - Oui, ils m'ont rasé la tête, mais j'ai encore les poils du cul si tu veux, Gérald !

  •  

    Gérald, plié en quatre de rire, doit simuler une crise d'angoisse et demande au docteur s'il peut aller prendre l'air quelques minutes à l'extérieur.

 

Il s'enferme dans sa chambre, encore confus d'avoir abandonné cette séance aussi vite, puis culpabilise aussi, car sa mère attend de réels progrès de sa part. Ce séjour aux Mirabelles n'est ni gratuit ni remboursé, puis ce n'est pas un parc d'attraction. Troublé, il tente de se plonger dans un livre de science-fiction, mais riant nerveusement, le referme aussitôt et pense à cette fille au crâne presque nu.

C'est chaque jour, aux alentours de dix heures que Soda ramène son multi-player dans la bibliothèque ainsi qu'une bouteille de Pepsi. Cachés derrière une bande dessiné, Gérald et Soda vont écouter un peu de musique et faire semblant de lire, car, peu importe en fait. Le principal est qu'ils soient tous deux serrés l'un contre l'autre. Cette amitié a l'air de faire taire ces deux maladies, mais pour une heure seulement, le temps que Pascale, l'infirmière, se lève de son bureau et claque des mains :

 


Suivez- moi pour vos traitement les ado' et ensuite, réfectoire !

Soda chuchote à Gérald :

  • -Tu as un traitement ?

  • -Non, pas l'midi...Toi ?

  • -Pareil...

Les anorexiques ne mangent pas avec les boulimiques ? Demande un Gérald amusé.

Soda ne peut répondre, car la voilà prise d'une crise d'angoisse. Il lui est impossible de se saisir de son plateau-repas. La déréalisation la submerge, elle reste là, figée dans le couloir du temps. Un vide absolu la gagne petit à petit alors, les infirmiers apparemment habitués à ce genre de crise l'emmènent calmement jusque dans sa chambre ; c'est d'une voix fluette et tremblotante qu'elle  s'adresse à l'un d'eux :

      - Je n'existe plus...

    - Marina ! S'écrie Pascale en claquant des doigts juste devant ses yeux. Tout est bien réel alors respirez bien fort ! Prenez acte Marina ! Prenez acte ! 

Dans le couloir, la mésaventure de Soda bouleverse et tétanise Gérald. Lui qui a des réflexes, des manies, des TOC parfois même...jamais il n'aurait pensé que ce soit autant incommodant au point de sauter un repas. Et c'est à son tour d'angoisser maintenant, car pris d'amitié pour cette adolescente il s’inquiète et ressent comme mille petites aiguilles venant lui transpercer la poitrine, son cœur se comprime et paniqué, il lâche alors la bouteille de soda au sol.

L'infirmier de surveillance réfectoire prend l'adolescent par le bras puis l'invite à aller s'asseoir avec les autres patients. Gérald écoute à peine ses mots car il est occupé à un TOC bien étrange :

  • - Je dois encore toucher le goupillon de cette extincteur dix fois et lâchez-moi le bras ! S'agace-t-il.

  • - Il faut aller déjeuner Gérald ! Allez !

  • - Encore dix fois s'il vous plaît...Soda va mourir...

  • - Bon. Dix fois Gérald ! Pas une de plus hein ?  !

  • - Promis monsieur. Et de toute façon, onze fait partie des impairs, alors il me faudrait tout reprendre à zéro.

  • - Et bien ne rate pas ton coup alors, plaisante le surveillant.

 

 

Les lavages de mains se font par groupes de six patients. Deux infirmiers veillent au bon déroulement de ces rites indépendants de la volonté de ces adolescents, quand ceux-ci se frottent les mains à l'aide de brosses pour retirer toute bactérie qui aurait résisté lors du premier nettoyage. Deux lavabos sont à leur disposition et Gérald compte et recompte le nombre restant de ses camarades, évitant ainsi de se trouver dans une queue d'impairs. Il passe fréquemment de lavabo en lavabo en sautillant, se retrouvant au bout du compte à la traîne lorsque les autres sont déjà en route pour le réfectoire. De plus, c'est à l'aide de sa serviette de bain personnelle qu'il ferme les robinets. Les germes cavalent sûrement et il ne faudrait pas que les staphylocoques appartenant à ses camarades profitent d'un moment d'égarement du jeune homme pour lui grimper dans le cou et ainsi, déjeuner ( en toute impunité ) de ses peaux mortes ! Jamais il ne pourrait supporter la présence d'un furoncle ne lui appartenant pas. Après avoir tenté un moonwalk hasardeux sur le carrelage et retourné six fois son mini savon de Marseille, Gérald rejoint le groupe au réfectoire. Il croise Romain, le retardataire comme on l'appelle poliment ( pour ne pas dire attardé.) Il est aux Mirabelles pour abus de bang* et fait de jolies crises de paranoïa ; agressif et menaçant il peut sauter à la gorge de n'importe quel patient s'il se sent attaqué.

Refusant d'admettre sa maladie, ses parents l'ont menacé de le mettre à la porte du domicile familial s'il ne se soignait pas. C'est un garçon assez nonchalant, vaillant comme un employé de pôle-emploi et adorant ricaner des TOC d'autrui. - Soit il fume encore, soit il est vraiment débile, se disent les infirmiers entre eux. Les deux ne pas indissociables, mais l'un avait sûrement dû aggraver le second. 

Alors que Gérald, triste, tente de compter les coquillettes dans son assiette, Soda apparaît à l'entrée du réfectoire. Le visage de l'adolescent s'illumine. Il retire la cent soixante-dix septième nouille qui l'angoissait depuis un moment et fait un grand sourire à son alter-égo. Rassurée et heureuse qu'il ne lui en veuille pas, elle se pose doucement à sa table :

- ça va mieux, Soda ?

- Ça va...Encore des nouilles ? S'écrie-t-elle, ils ont un jardin caché à féculents ici ! C'est pas possible ! Cela fait rire doucement Gérald qui ne semble pas être troublé par l'indignation de son amie. - je préfère ça que du riz...plaisante-t-il, a compter c'est l'horreur.

 

Sophrologie, psychanalyses, thérapies analytiques et comportementales comblèrent l'enfance de Marina. Cobaye dès son plus jeune âge, sa vie se situait ici, au centre des Mirabelles. Pour son huitième anniversaire, son pépé lui avait fait découvrir une thérapie tactile et cela, jusqu'à l 'âge de dix ans où elle décida de tout raconter à ses parents. Ceux-ci ne la crurent pas, évidemment, et débuta alors pour elle l'enfer des passages hebdomadaires chez le pédopsychiatre, Docteur Prune.

- Mentalement, Marina est une fille très instable, agressive, avec une certaine aversion pour l'uniforme ! Prévenait-il. Elle vit dans son monde ! ajoutaient les parents de la jeune fille. Vous avez raison Docteur, il serait bon de l'envoyer quelques jours en centre !

Marina fut alors envoyée au centre des Mirabelles et par la même occasion refusa toute communication avec sa famille. Elle prit ce départ comme une libération. Les premiers mois, son pépé, l'immature pervers, tenta quelques approches, lui envoyant lettres et photos de famille :

-Coucou ! nous allons bien. Mamie a tricoté une écharpe de laine pour ton petit cousin qui arrive bientôt ! Nous sommes heureux, la famille s'agrandit encore ! Je t'aime. Pépé ( qui adorait te faire sauter sur ses genoux. Te souviens-tu ? )

Cela faisait pleurer Marina de savoir que ce pauvre gosse, avant de naître, serait condamné plus tard à des carences affectives et s'il n'a pas la force, peut-être, mourra-t-il de solitude douloureuse et d'incompréhension. Ici, au centre des Mirabelles, Soda trouve du réconfort au travers du staff médical, puis il y a Gérald maintenant qu'elle découvre petit à petit. Ce garçon détient l'attirance. Disons qu'après le réflexe de Pavlov, il y a aujourd’hui le réflexe de Gérald Deréflexe L''adolescente a tendance à saliver lorsqu'elle pense à lui et cela, sans aucun stimuli sonore ! N'empêche que : lassée de devoir passer tous les mois devant de nouveaux psychiatres du centre, elle s'était emportée lorsque le dernier, Docteur Quetsch lui avait proposé des séances de reiki avec Maître Vimalshavie :

- C'est un maître, Marina ! Un thérapeute, comme moi ! Il passe une fois par semaine au centre, alors venez nous rejoindre !

- Vous rejoindre Docteur ? Vous pratiquez également ?

- Non...c'est un ensemble...quand je dis nous, c'est juste pour vous montrer que vous ne risquez rien, Marina.

- De toute façon, le Tercian a fait de moi un zombie et les autres noms... en ...off...enfin, je sais plus quoi, m'ont donné envie de vous buter... J'accepte, mais je n'y crois pas du tout Docteur Quetsh ! Avec leurs tampons célestes estampillés au milieu du front et leurs barbes dégueulasses, Ça ne me donne pas envie du tout, je vous le dis !

  Lors de la première séance, Marina était tombée sur un prospectus où étaient dessinés les sept points de chakras. Elle s'était empressée d'en dire deux mots au maître reiki, Vimalhsavie :

- le point rouge là, docteur...je ne sais pas mais on dirait bien qu'il se trouve au niveau de l'anus...

- Ah Ah Ah ! Oui mademoiselle ! C'est muladhara ! Très important !

- Je suis d'accord avec vous, maître...mais sur la photo il y a quand même un point rouge au niveau des couilles ! !

- Mais nooon ! Ah Ah Ah ! Lymphatique mademoiselle, c'est physique celui-là !

- Bah oui, je vois bien...mais il faut quand même contracter son anus ainsi que ses parties génitales !

- Mais non ! Pas génitale ni anus ! Ah Ah Ah ! Il n'y a pas anus !