NEBRASKA

 

              789S3A7-1(3)          NEBRASKA

                                                                      1ERE PARTIE

                                                                    MIDWEST-CITY


Bordier Laurent 2010

 

 

 

Lundi, neuf heures trente.

Il fait chaud et c'est encore un de mes spasmes toniques qui me fait lever juste à l'heure pour un recommandé «  à signer de swouit ? » ( me dit Kolmar, le facteur équipé de son sourire niais, mais toujours très fier de me questionner en Français. ) Toujours aimable, je lui réponds toujours dans ma langue natale :

- C'est très bien ! Tu parles de mieux en mieux français, Kolmar !

Le problème avec ce mec , c'est qu' il a pris la sale habitude de venir glaner quelques nouveaux mots chaque matin, et cela, sans recommandé ni aucun courrier, alors ça devient un boulot pour moi…Et moi le boulot…

Je signe puis le remercie.

Je ne suis pas né ici, mais j’y habite. Ici ? C’est Le Midwest américain. C'est un peu la Picardie française, mais les corbeaux sont incapables de voler après un repas (à l'envers comme à l'endroit ) les paysans beaucoup plus bourrus et les champs de betteraves inexistants. Comme la plupart des habitants de Midwest-city, je suis à la recherche d'un emploi. Le journal local est affiché sur la porte principale de la mairie, et assez souvent, j'y consulte les rubriques : Rencontres, mariages puis décès :

- Recherchons atteleurs de wagons, débutants acceptés. Demander Jessy, gare de triage de Midwest. Cette annonce signifie tout simplement que j'ai tourné la dernière page du quotidien et j'avoue que, cela me fait toujours autant ricaner de savoir à qui reviendra cet emploi pénible.

Ce matin, ma première visite est pour Miss Lengzki, la tenancière de la seule épicerie pauvre en aliments du coin. Son nom est peint en noir, sur une grande façade faite de lambris ; il est surtout peint de manière à ce que personne n'oublie cette femme, en souvenir de, à la mémoire de...

Ci-gît Miss Lengzki :

Grande combattante de notre ville et décédée par le biais des crédits accordés aux habitants de Midwest city.

La visite de courtoisie effectuée, elle me gratifie d'un «  au wevwoir mister » puis savoure sa victoire linguistique lentement. Miss Lengsky dépend de la ferme de la famille Brown. Éleveurs, ils distribuent de la viande de bœuf gratuite dans toute la ville. Personnellement, je l'ai toujours refusée. On m'a parlé d'un gars qui, par politesse, s'était déplacé jusqu'à leur ferme pour les remercier, et avait même proposé ses services

Merci pour la côte de porc et si un jour, je peux me rendre utile ! N'hésitez pas surtout !

Bien mal lui en a pris, il s'est envoyé toute une étable de cent vaches à curer avec une fourche au manche cassé...ma hantise est d’être un jour tellement pauvre, que je me verrai contraint de nettoyer une de leurs étables. Ils ont quelques six cents vaches et, en parcourant un numéro spécial " Texas" du Reader's Digest, il était écrit ceci -Avis aux entomologues, Une simple bouse de vache peut contenir jusqu’à quatre cents insectes différents. Ce chapitre du Reader's m’avait tellement impressionné que j’en avais déchiré la page et l’avais scotchée sur le mur de ma chambre.

Saluant une dernière fois ma créancière, je prends la direction du pub et c'est Jessy qui accelère mon entrée d'une baffe violente dans le dos. Jessy, c'est l’instinct animal, le viandard du chemin de fer. Fanatique de musique country et américain jusqu'au bout de ses ongles sales, Il a un faux air de "Sergent Garcia". Dès la naissance, l'ironie du sort à voulu qu'il naisse avec deux petits yeux de porcin faisant plisser ses petites rides "pattes- d'oie" lorsqu'il se gausse de ses collègues :

- Howdy Laurent ! Demain, nous avons besoin de gars pour l'attelage !

Insensible à la douleur, je lui réponds :

- Tant mieux, j'espère que vous trouverez des gars. Puis, je plonge mon nez dans le journal local.

- Tu es toujours à la recherche d'un petit boulot ? Je paye soixante-dix dollars cash. Viens à sept heures au dépôt de la gare, c'est de là que les wagons partent. Et emmène donc une bouteille d'eau si tu ne veux pas finir séché comme un lézard à midi ! La météo annonce une chaleur étouffante !

Cette histoire de lézard le fait ricaner et plisser ses deux petits yeux de porcin. Il commande alors une bière au patron, la boit rapidement puis déserte le pub. En état de choc, je plie le journal et fais un calcul rapide de mes finances :

Primo : Je suis débiteur dans tous les commerces de Midwest-city.

Secondo  : Je dois soixante dollars à miss Lengzski

Tertio : Ce matin, je n'ai rien pour régler mon verre. L'idéal serait qu'un infarctus terrasse l'épicière dans la journée, car, cela me permettrait d’alléger un peu mes peines d'argent.

Quarto : Si miss Lengski décède, il n' y aura plus d'épicerie dans cette ville ; je décide donc de ne plus imaginer sa mort, d'autant plus que le premier supermarché se trouve à soixante miles. Je demande alors un morceau de papier au patron, Leck, et, en lettres capitales, je laisse un message à Jessy : ( police 13, éléphant)

- OK, demain sept heures. Laurent.

La police éléphant impressionne toujours un peu, mais elle n'écrase rien de plus qu'Arial narrow. Leck prend le bout de papier, y jette un coup d’œil et s'écrie :

- Tu recopies parfaitement la police Arial !

- Éléphant Leck...

- Ah ! Éléphant ! Elle est parfaite, bravo. Tu te sers vraiment bien de tes doigts !

- Ça n'a pas empêché ma femme de me quitter. Confus, il me tend ma consommation et insiste :

- Tu en connais d'autres sans indiscrétion ?

- Je me suis entraîné un peu oui. Je déchire alors un morceau de papier journal :

- Je me suis entraîné Leck !

- Je me suis entraîné, Leck.

- Wow ! ! Impressionnant ! Puis-je apprendre ?

- OK,mais remets-moi une bière gratuite Leck.

 

 

 

 

Six heures. Une envie de vomir m'appelle, je me penche du lit et pose une main au sol. Je n'ai pas le temps de courir à la salle de bain et c'est la couverture d'un magazine automobile qui ramasse le tout. Pour être plus précis, il s'agit de la photo d'une Buick Riviera 1967. Par flemme ou par vengeance peut-être, je lâche une dernière peau de renard sur le réveille-matin sonnant le glas à l'instant. Vidé, je m'allonge sur le lit et fixe le plafond fissuré et jauni par toutes les cigarettes que j'ai pu fumer en pensant à la France. Il m'observe ? Le plafond m'observe ! La tête me tourne alors, je me lève, remplis un seau d'eau froide et plonge ma tête à l'intérieur puis me pose cinq minutes sur une chaise afin de refaire ma nuit. Je suis inquiet, car, je ne me souviens plus si j'ai eu droit à mes spasmes et autres troubles apnéiques. Je souffle de lassitude, m'habille et de la main droite, à tâtons, vais partir à la recherche d'un polo sous mon lit. C’est souvent là qu’ils se cachent en compagnie de mes paires de chaussettes sales. 

La gare de triage se trouve à deux kilomètres environ. C'est peu pour un bon marcheur et pénible pour un angoissé comme moi. Dés la naissance, on m'a génétiquement modifié puis croisé avec un lamantin ; j'avoue que sur ce coup-là, j'aurais préféré naître Sénégalais, car le soleil pointe déjà quelques rayons assassins. Il est six heures trente et je me rassure un peu en pensant à la crucifixion de Jésus. 

Après une petite heure de marche, c’est en sueur que j'arrive sur le chantier et pousse la porte du local prévu pour la pause — déjeuner. Il y règne une odeur épouvantable et distributrice de parfums de marcels sales et de pieds fatigués d'avoir eu à supporter les mêmes paires de chaussettes durant des semaines. Le thermos de café chaud fait le tour de l'équipe, et l'ambiance à l'air assez conviviale.

C'est Jessy qui m'accueille en ricanant :

- Alors gamin, tu es venu quand même ! Tu as besoin d’argent comme chacun de nous ! Hein les polacks, vous avez besoin de Zloty  pour faire bouffer la Rodzina ! ( famille nda)

Ce mot " rodzina" fait hausser les sourcils de Mickey qui cherche dans les yeux de son boss un complément d'information. Mickey, l'homme blond à la tête rasée ; le costaud polonais d’un mètre quatre-vingt-dix, habillé d'un marcel blanc serré rentrant dans son jean élastique. Mickey ne travaille pas, il courbe l'échine. Combien de fois, chez Leck, ai-je pu le voir arriver en sueur bien après son équipe . Ce n'est pas un cérébral et ce boulot le tient à cœur. Je le soupçonne même de vivre juste avec un système nerveux réactif aux sons. Les mains posées sur un bureau fait de cagettes à légumes, Jessy prend la parole :

-bon, les gars, il y a huit wagons à raccorder et à nettoyer ce matin, nous allons donc faire deux équipes. Mickey me saisit fermement l'avant-bras pour signaler qu'il me prend dans la sienne, puis le porcin sort une fiche de sa chemise à carreaux et annonce à voix haute quatre prénoms en Polonais. Je ne sais pas si c'est une chance pour moi, mais le fait d'avoir évité l’équipe de Jessy me redonne le sourire. Au fond de moi, je remercie Mickey de son indulgence pour un handicapé physique comme moi ; et tant pis si nous nous comprendrons jamais.

Il est sept heures quarante-cinq et déjà, mes pieds me brûlent ; je n'ai pas trouvé de paire de chaussettes sous mon lit ce matin ; à cet instant, je regrette de ne pas être Sénégalais, les Africains supportent tellement mieux la chaleur que ça en devient vexant pour un blanc comme moi. J'ai lu dans un extrait du Reader 's Digest que les vipères cuivrées pointent leurs crocs aux alentours de trente degrés Celsius. Il en fait trente trois et c'est à l'aide d'un cri stupide nommé « upiiichhh » que je tente de les démasquer sous les galets chauds. Mickey m'a envoyé aux « vérifications des attelages ». Quand je vois les autres taper du burin sur les rails, je pense avoir une place de cadre supérieur ici ; J'ai juste à me poser près des tampons et attendre. Il a dû remarquer que j'étais très cérébral comme mec, et il n'a pas tort, le bougre !

De temps en temps, je les aide en portant les caisses à outils d'un rail à un autre, puis repars faire le sémaphore entre les tampons de wagons de marchandises. Je fais du vent et cours un peu partout, sans doute par culpabilité de les voir en sueur et noirs de graisse, car il faut bien se rendre à l'évidence : Je ne suis pas polonais et le mot français « soumission » ne fera jamais partie de mon vocabulaire. Je prends donc en compte, dans mon salaire, la chaleur et l'hostilité de l'endroit.

Depuis un bon moment dans l'autre équipe, l'hilarité est générale sauf pour Jessy qui fait de grands gestes et menace du poing un de ses sbires ; il est bientôt dix heures et quart à l'horloge de la gare quand Mickey me siffle. C'est l'heure de la pause. Nous nous asseyons sur des enrouleurs de câbles électriques, puis il nous tend des bières fraîches et des sandwichs. Ce qu'on entend par "bières fraîches" à Midwest-city, vous sembleraient chaudes en France. Elles frôlent les trente degrés et nous devons les boire vite afin de ne pas nous brûler la lippe.

- Humpff, bande de crétins ! Ca vous fait rire ?

Dans l'équipe des porcins, le sergent Garcia vient d'écraser sa caisse de vin en s'asseyant dessus. Sa position est tellement ridicule que nous partons tous en fou rire. Même Mickey qui habituellement fronce les sourcils, décoche un léger rictus. Le boss n'arrive plus à se redresser. Il est sur le dos, tel un cafard les pattes pédalant dans le vide, réclamant de l'aide autour de lui. Après quelques secondes de rigolade, une main polonaise se tend et l'aide à se relever. Le sourire ironique, Mickey lance deux ou trois mots en polonais à l'un de ses collègues ; celui-ci regarde dans la direction de Jessy et acquiesce en souriant. Mal à l'aise et devenu paranoïaque, je mime un peu quelques douleurs dorsales. Je geins ; non pas que j'ai mal, mais je ne peux me permettre de rayonner vis — à — vis de mes camarades, alors je me caresse le dos, mimant quelques courbatures. Mon stratagème fonctionne puisque, par compassion, Mickey se prend à m'imiter. Un sentiment de honte m'envahit lorsque l'équipe se met à rire, mais d'un seul regard, Mickey fait taire ces ricanements ; il me tend une bière en me faisant un clin d'oeil amical. Il ne nous reste plus que deux wagons à raccorder et mes collègues sont déjà repartis pour jouer du burin sur les rails. On se croirait au beau milieu d'un centre pénitencier, il y a de tout : Les garçons virils en sueur, les chants à canons à trois entrées, le gros geôlier raciste, le lobotomisé et le branleur faisant semblant de réparer un écrou sous un des wagons, en l'occurrence le branleur c'est moi. Il nous manque juste le pyjama rayé puisque le boulet nous l'avons, en l'occurrence... C'est sous une pluie torrentielle que nous terminons cette journée. Les nuages étaient bas, déjà, vers treize heures, et Jessy avait hurlé à Mickey qu'au premier éclair, nous pouvions rentrer au local. Les orages sont très violents ici et les pluies de grêlons sont similaires à des pluies de boules de pétanque. Dans le local, Jessy se saisit des enveloppes d'argent cash et les distribue par noms de famille.

 

Dans le local, Jessy se saisit des enveloppes d'argent cash et les distribue par noms. Je me souviens alors qu'en classe de CM2, j’étais toujours dans les dix premiers quand la maîtresse faisait l'appel. Avant moi, il y avait les jumeaux Amghar Mohammed et Farid, ils me disaient tout le temps que les Arabes étaient premiers en tout, même à l'appel. Ce qui était vrai, mais pour le reste on se retrouvait souvent avec la même moyenne générale : 5,5/ 20. Quant à Zheng Liu,  (dernière à l'appel de la classe, elle finissait première), 

La suite à propos de cette jeune Cambodgienne est assez triste. Ramenée de force au pays au début des années quatre-vingt, elle et sa petite famille périront torturés puis massacrés dans la fameuse ville fantôme de Phnom Penh. Je me souviendrais juste d'une fille au visage doux, dessinant instinctivement des paysages d’Asie sur ses cahiers, studieuse et n'osant jamais lever la main dans la classe (contrairement à Farid qui l'ouvrait juste pour le plaisir de se croire meilleur que moi.)

Mes soixante dollars en poche, Mickey ouvre les portes de sa fourgonnette et nous emmène au pub. C'est sous une pluie battante que nous traversons la ville rapidement, car, aucun de nous ne supporte l'odeur de l'autre. Les odeurs de pieds se sont insidieusement mélangées aux aisselles et la pluie semble forcer son coffre-fort. À peine accoudé au comptoir que Leck me prend vingt dollars de dettes :

- Leck ! Pourquoi fais-tu ça !

Mon petit papier (avec script bodoni MT Black) n' a pas l'air de fonctionner, alors je tente le diable :

- J'ai bossé comme un chien ! ! Merde !!! j'suis crevé ! ! lâche-moi au moins une bière gratuite Leck !

Assise dans le fond de la salle, Miss Lengzski me fait un petit coucou à quarante dollars.Il me reste donc dix dollars. C'est Jessy qui rince et je ne vais pas m'en priver :

- Ton bras ne te fait pas trop mal ? Me demande-t-il

- Non...Puis je finis par lui dire ce qu'il veut entendre

- Enfin si, mais c'est surtout au niveau du dos ; je ne pouvais plus me baisser et J'ai cru que j'allais devoir partir du chantier.

- Ahahahah ! Aaaah ces gamins...Pire que les Polacks.

- Dis-moi Jessy, ils partent dans quelle direction les wagons de marchandises ?

- Ceux de ce matin ? Humpff...Nebraska je crois...Livraison bovine destinée à l'équarrissage. La famille Brown cesse son activité et c'est définitif cette fois-ci. Aucun de leurs enfants ne veut reprendre ; ils sont tous partis à l'étranger. Stella est à Londres en Australie et le dernier fils, Jack, est allé préparer un doctorat de droit à Oslo en Italie...où en Grèce je ne sais plus trop.

 

Rien de bon ne se préparait dans cette ville. La ferme des Brown représentait le supermarché de Midwest-city ; le bœuf y était vendu à un prix dérisoire par le biais de Miss Lengzski faisant au passage une marge très modeste pour ne pas dire minable. Le seul avantage (dont elle ne profitait jamais d'ailleurs) était une entrecôte gratuite emballée sommairement dans du papier aluminium et posée sur le rebord de la fenêtre de sa cuisine par le livreur de bovins. Ce sont les mouches qui en profitaient le plus et suicidaire celui qui aurait mangé (même bien cuite) une entrecôte aux chiures de mouches bleues et ses larves blanchâtres en accompagnement.

 

Si la famille Brown s'en va alors...plus de lait...ni de viande, pensai-je en fixant nerveusement une mouche posée sur le rebord de la casquette de Jessie.

- Si les Brown partent alors ! Plus de lait ni de viande !  s'exlama celui-ci en frappant violemment sa casquette sur le comptoir. La mouche s'en écarta un moment puis revint terminer paisiblement sa pondaison dessus.

- Incroyable ! Dis-je à voix haute.

- Hein ?

- Rien chef...je disais c'est incroyable pour notre village...impensable que les Brown s'en aillent !

Ce qui était incroyable est que le porcin lisait dans mes pensées. Je saluai ce don d'un clin d'oeil et le rassurai tout de même :

- Buvez une autre bière chef, on ne sait jamais si le patron du pub décide fermer également !

- Humpff ! T'as raison fils...

 

Sergent Garcia me propose un retour express chez moi dans son automobile. Il est vrai qu'il se fait tard et bien que cette journée fut une des pires de ma vie, j'accepte tout de même de grimper dans son Oldsmobile 67 renfermant une musique country à bas de "yiiipiiyeaah et de iiihaaah ". Nous partons alors sur les chapeaux de roues, lorsque, une centaine de mètres plus loin il décide de mimer les riffs guitaristiques de Pat Cash. Lâchant le volant lors des solos endiablés du guitariste virtuose, il se permet même un instant de mener la rythmique en tapant du poing sur le tableau de bord en merisier. Une odeur de poisson mort danse dans l'habitacle, me prend une putain de nausée et c'est dans une résignation totale que ma main droite se lâche et tourne instinctivement le loquet de la fenêtre passager. Je respire, merci mon Dieu, nous voici à la mer !

Les oreilles boursoufflées par les solos de batterie de Jessie, je rentre chez moi la bouche sèche, remplie de sable et de poussières diverses. Toussant pendant une bonne minute je me fait couler un seau d'eau pour ma toilette tout en maudissant mon âme de ne pas m'avoir prévenu ; ne serait-ce que par une intuition bête !

-Laurent, ne monte pas dans l'automobile de cet homme ou tu risques de rentrer chez toi la gueule cailloutée et sèche ! 

 

 Éreinté, je m'allonge sur le lit et fixe le plafond. Je n'ai même pas envie de ramasser le vomi qui maintenant, a définitivement scellé les pages de la revue Oldoncar's. Je m'allume une cigarette et me met à rêver, partir très loin où l'idée d'une fuite en avant ne serait pas une fuite lâche, un caprice d'adolescent, mais plutôt quelque chose de mûrement réfléchi... Le constat est tout de même flagrant : La pomme est pourrie, mais refuse de tomber de l'arbre.

 

 


                      MORGAN STREET



Lorsque je suis parti de France, il y a de cela maintenant trois ans, j’avais trouvé une place chez Azox ID à Chicago (Illinois) spécialisée dans les logiciels de jeux pour les particuliers et entreprises nippone, surtout. À l'aéroport Charles de Gaulle, je me disais :

Tu vas leur faire voir ce qu'est un vrai Frenchie ! ...Tu parles, déconfiture en un an ( je leur ai fait voir ce qu'était un vrai frenchie, en effet, c'était à se demander si je n'avais pas une merde de clébard collée constamment sous la semelle de ma chaussure droite ! J'avais juste eu le temps de profiter de mes salaires sans même pouvoir épargner ne serait-ce qu'un dollar. Quelques menaces de mort de la part des anciens employés de la boîte m'avait rendu vite paranoïaque. Ils avaient tout fait pour que je dégage rapidement de mon appartement de fonction ( jets de cailloux dans les vitres, coups de pieds dans ma porte d'entrée à trois heures du matin et lettres anonymes avec schémas me montrant les rues, clubs et sex shop que je fréquentais). Lassé, j'avais préféré partir et prendre une chambre au cœur de «  Morgan street ».

 

Le gérant m'avait loué la chambre qui faisait également office de chiotte pour pigeons. J'avais tout de même réussi à trouver quelques mètres carrés pour m'y faire un coin propre ; quant au reste de la pièce, je l'avais laissé aux cafards et autres prédateurs rampants. Les toilettes se trouvaient à l'extérieur, au bout du couloir plus exactement et il n'était pas rare d'y croiser des pookies ou autres prédateurs rampants.

J'ai dû alors vivre de petits boulots : Vendeur de journaux à la criée pour commencer, et plongeur dans un restaurant pakistanais. Avec deux petits avantages pour ce dernier :

La cuisine était beaucoup plus sale que la chambre d'hôtel où j'habitais ( ce qui m'évitait tout nettoyage des locaux) et le second avantage étaient les poignées de riz de je m'enfilais en loucedé pour me caler l'estomac.

le petit moins, c'est que le soir, il m'était impossible de me débarrasser de cette foutue odeur de curry,car la poudre que je balançais à pleine poignées dans mes plats avait définitivement pénétré les pores de ma peau.

 

Je fréquentais les bars, pubs et plus particulièrement le Cleavers. Un endroit louche qui contrastait fortement de par son enseigne faite de volutes de fer forgé avec Morgan-Street. En forme de spirale, les terminaisons de celle-ci pointaient presque jusqu'au bout du trottoir et il arrivait fréquemment que les parapluies de touristes maladroits s'y accrochent jusqu'à ce que leurs baleines cassent. Du camé au trader, de la prostituée bienveillante à la commerçante raciste du coin, voilà ce que l'on trouvait au Cleavers. Il suffisait juste de faire le bon choix. Le mien fut erroné. J'y ai connu La Paz', une grosse vache avec le visage creusé par le crack. Elle portait toujours un bonnet bolivien sur la tête et se mettait à l'affût des portefeuilles traînant sur les comptoirs du Cleavers. 

Je ne sais pas ce qui m'avait pris de lui sourire lorsqu'elle tapait des billets dans les poches de touristes français, mais par la suite, elle ne ma lâcha plus d'une semelle :

-Tu m'as vu mec ? ! Mais tu la fermes hein !

Je ne répondis pas, mais pensai-je - T'inquiète grosse vache, j'aurais trop honte de signaler aux flics que j'ai fait la rencontre d'une porcherie ambulante au Cleaver's. Elle prit alors une chaise et posa délicatement son gros cul dessus de peur qu'elle se plia en quatre. D'un ton provocateur elle m'envoya :

-Tu bosses chez les Pakistanais toi ? Tu respires le curry à cent mètres putain  !

- Chez les tamouls ouais...Je n'ose pas lui faire remarquer qu'elle pue l'ammoniaque et enchaîne tout de même :

- ça sent l'éther dans ce pub...

- Ah bon ? Elle se retourne, feignant de chercher un coupable puis s'agace :

- Tu bosses chez les schmoulbites de Morgan street ? On a tout une équipe de Sri lankais dans ce quartier, de vraies balances ! C'est quoi cet accent à la con que tu as ? Tu es français ?

- Hmmm....Non. Je suis de gare de l'Est.

- Connais pas...

 

 

Un désespoir tranquille avait dû m'envahir le jour où j'acceptai de la faire monterjusqu'à ma chambre d'hôtel. Elle me fit découvrir une méthode de défonce assez originale : le speed-ball. Un savant mélange de up et de down ; de cocaïne et d’héroïne et cela me suffit à lui en réclamer une dose chaque jour qui passait à cette grosse vache de Bolivienne. Pas de dépendance spéciale...une insidieuse addiction peut-être et s'en suivit un plongeon rapide dans l'enfer de la crasse journalière ; des séances de grattages corporels et les croûtes naissantes et purulentes dont je ne pouvais que rarement me débarrasser. Je me souviens qu'a la première trace d’héroïne, blanc comme une merde de laitier, je partis en courant dégueuler dans le lavabo de ma piaule. 

- on n'est pas des hippies, mais on va se faire un pétard quand même pour digérer tout ça  !  Qu'elle me râbachait en léchant et ajustant ces espèces de feuilles "raw slim" en papier de riz.

 

J'avais rapidement sympathisé avec les quelques pookies crasseux du quartier. Heureux de voir un camé de plus dans le coin ils me suivaient parfois jusque dans le hall de mon hôtel. Lors de nos petites transactions tout était réglé comme du papier à cigarette : ils déposaient la came en hauteur, près du seul tube de néon éclairant parfois le couloir puis faisaient pivoter légèrement le tapis de la loge du gardien, signe que le colis était arrivé. "La Paz" avait trouvé un nouveau pigeon et elle devait prendre une jolie commission sur mes doses. Je continuais de travailler chez les tamouls et le soir quand je rentrais à l'hôtel, la grosse vache m'attendait devant la porte avec des pizzas et de la marijuana de qualité. Sa gueule fondait chaque jour, je ne distinguais plus que sa corpulence et il m'était devenu impossible de lui donner un âge quelconque.

La suite de cette histoire m'a appris beaucoup de choses sur les camés : ne jamais leur faire confiance.

 

                                                                 GEORGE LE BIENFAITEUR

 

 

ô belle amitié aux contours de rêves 185 - 160 - 185 ; ô affection fallacieuse et parfois même amoureuse les jours de salaire !

Un soir, alors que je rentrais à l'hôtel avec mon enveloppe bourrée de billets de vingt dollars. La Paz' et son équipe de cancéreux en phase terminale m'attendaient. Ils étaient trois et à vue d’œil, pour la pesée du cochon, j'aurais misé soixante-dix kilogrammes pour le groupe. ( sans compter la grosse vache qui avait réussi à faire d'un survêtement ample un justaucorps de petit rat d'opéra ). Je dus me séparer de mes sept cent cinquante dollars gagnés à la sueur de mon front chez les tamouls de Morgan street. La Paz fit main basse sur ma  réserve d'héroine qui se trouvait derrière le siphon du lavabo et ces enfoirés m'attachèrent au pied du radiateur à l'aide d'un moustiquaire ; ils me pissèrent sur le pantalon en ricanant :

 

- Alors le frenchie ! T'as pissé dans ton valseur ? !

 

 

Pauvre, humilié et désespéré, le lendemain je tendais la main sur l'avenue Morgan-Street.

 Faire l'aumône s'apprend vite quand tu as soif et que tu n'as plus rien pour te défoncer. Dans ma chambre, je liquéfiais mes derniers cailloux ramassés ça et là sur le linoléum afin de me sentir plus apte à la quête mais surtout je me disais qu'ils m'aiderait peut-être à affronter le froid, le passant du matin et ma honte. Je n'avais pas eu le courageque certains ont de rebondir après un echec ; j'avais préféré rester assis au fond du trou pour y réfléchir un moment afin de trouver LA solution qui ne ferait pas de moi un culbuto de rue, un tétanisé à vie, un lobotomisé quoi... Dieu m'avait sonné les cloches une première fois lorsque j'étais entré dans ce pub, le Cleavers, me soufflant : fais le bon choix Laurent, fais le bon choix...Mais comme disait Françoise Verny : « Dieu existe, je l'ai toujours trahi « 

Le glas retentissait au fond de mon âme maintenant, une seconde mort semblait renaître de mes cendres.