NEBRASKA 2

Non ! insista-t-il, rien de tout cela jeune homme ! Je veux juste sauver une vie ce matin et il  se trouve que cela est tombé sur vous ! Vous semblez transi de froid…( inquiet) - entre nous, des statues misérables de glace ici, dans cette ville, nous en avons déjà trop !  Et des politiques véreux, croyez moi, j’en ai vu passer ! George se mit à rire doucement de cette galéjade que je ne compris pas trop. Il me pris alors doucement par le bras me montrant de l’index son appartement puis m’invita à le suivre.

George, c’est un sénior comme on dit. Homme valide, la démarche rapide et le buste droit comme un I ; on pourrait assimiler son corps à un mental orgueilleux et rancunier. Le visage impassible il fait partie de cette trempe de mec qui ne se laissera jamais abattre par les «  C’est ainsi… «  Ou bien encore les ‘C’est la vie ! pis voilàGeorge garde le cap sur cette terre, George est un homme bon.

Ce serait lui manquer de respect que de l’appeler «  le vieillard «  Il est discret, ne se lamente pas, parle très peu et paradoxalement à tout cela protège (même en été) ses cordes vocales d’une écharpe de laine noire.

Il me convainc de rester quelques jours chez lui et me laissa – la chambre des conflits – comme il l’aimait l’appeler. Lors de disputes conjugales, me raconta-t-il, c’est dans ce lieu qu’il se réfugiait afin de faire le point. Cela permettait d’éviter les conflits avec sa femme et parfois même d’y réfléchir quant à une éventuelle remise en question sur sa façon d’agir. Surtout quand il rentrait plus qu’éméché bien après l’heure du dîner et que Rosa, sa compagne, l’attendait sur le seuil de la porte d’entrée le réveil-matin à la main :

-          22 heures, Georges ! Il est 22 heures !  cela fait deux heures que je t’attends pour manger ! Allez !  va donc cuver dans ta chambre !

Elle m’aurait attendu dans sa robe de nuit de coton toute la nuit, me dit-il, en essuyant une larme de regret sur sa veste.

-          Putain, c’est glauque, pensai-je…je ne comprenais vraiment rien à l’amour, mais d’après ce que j’avais entendu à ce propos, c’était toujours douloureux en fin de compte puisque tout à une fin ; mais là, dans ce cas précis, je ne comprenais pas cette larme de regret qu’avait Georges à propos de cette femme un peu trop rigide à mon goût.

 

 Nous discutâmes de toute cette histoire devant une bouteille de cognac qu'il ramena dans le buffet à chaque fin de service comme pour ne pas être tenté par le dernier des derniers verres. Mais à quoi bon puisqu'au bout du compte il tituba tellement que je pris l'initiative de la laisser une bonne fois pour toutes sur la table du salon .

Sans pleurer, nonchalamment, je lui racontai  mon histoire et voyant que je vivais seul et en total décalage avec ce monde,  il me proposa d'aller entretenir sa maison de campagne se trouvant dans le Nebraska, à Midwest-city.

C'est alors que chez lui, pendant trois jours, je me décrassai le corps et l'esprit ; l'écoutai me parler de ses ex-compagnes toutes décédées ; d'ailleurs, c'est dans un de ces moments chauds de confessions qu’il m’avoua son âge : quatre-vingts ans. Sous la douche, juste pour m'amuser, j'imaginai mon corps à cet âge avancé : le visage bouffi par l'alcool, les couilles fripées par trop ou pas assez de cavalcades et surtout le cerveau ennuyé de ne plus avoir ces multiples choix que j'eus auparavant.

J'ai profité de ce mec. Et il serait tombé du ciel trois fois de suite que trois fois j'en aurais profité. Ces soi-disant hasards où l'on vous offre ce genre de brumisateur régénérant il ne faut surtout pas les lâcher, c’est du pain béni en général… je dis en général, car si le quignon est béni il peut être également rassit et perdre de sa superbe, de son unique saveur ! George ne me demanda rien en échange, pas de sexe en tout cas… ce que je craignai le plus d’ailleurs.

S’il s'est trouvé sur mon chemin à ce moment-là, c'est que son âme était beaucoup plus grande et beaucoup plus lumineuse que la mienne. D'ailleurs, pour être franc, je me demande encore si ce patrouilleur céleste a réellement existé tellement il fut bon.

Ce fut sur une vieille carte routière récupérée chez Georges que je traçai mon chemin, en stop, et le plus difficile fut de sortir de Chicago sans se faire écraser par un quelconque bolide à quatre roues.

Tôt le matin, je m’en allai. Je saluai mon ange gardien qui me remit les clés de sa maison en me prévenant d’une voix ensommeillée - la porte d'entrée coince un peu et le jardin doit être jungle maintenant Laurent, demande des outils de jardinage au voisin. (Quand j’arrivai là-bas, j'appris que ce fameux voisin était tombé dans son puit, un matin, en allant récupérer un seau d'eau pour sa toilette journalière)

Je jetai un dernier coup d’œil sur la carte, préparai mon carton «  NEBRASKA » et dessinai Yipeepee dessus. Yipeepee, c'est l’héroïne de mes fictions, une salamandre que je retouche au crayon quand j'angoisse. C'est mon trade-mark en fait et l'original sur canson de Yipeepee se trouve dans ma besace au milieu de quelques moutons ratés et autres numéros de téléphone de personnes rencontrées lors de mes escapades latino-américaines. Cette salamandre, je n'arrive pas à la foutre à la poubelle. C'est fou, mais je ne peux pas… de plus, son histoire n'est pas banale…

À l’angle de Douglas Park, alors que je découvris dans ma poche intérieure un billet de vingt dollars laissé par mon bienfaiteur ; j’aperçus au loin le pookie qui dans ma chambre d’hôtel m’avait copieusement arrosé de coups de pieds dans le ventre afin de s’emparer de mon salaire de miséreux acquis très honnêtement chez les Tamouls du quartier. L’apercevoir maintenant en face de moi me mit dans un état de forte excitation alors je stoppai un instant mon aventure afin de savourer ce corps malingre de mes yeux affamés de vengeance et m’imaginai un instant en train de lui briser ses deux petites rotules à l’aide d’une barre de fer que je repérai déjà posée contre un platane. Le sourire aux lèvres, je remerciai Dieu… le diable… ou bien tout simplement ce destin de m’avoir fait partir si tôt de chez mon ami Georges. Le pookie était avec une fille moins grosse que La Paz mais tout autant camée. Elle titubait devant lui et semblait acquiescer tous ses dires par des mouvements de menton allant de bas en haut ; elle buvait ses paroles et se mettait à ricaner lorsqu’il fallait combler ces fameux blancs d’entre deux phrases.

J’eus pitié d’eux un instant et comme pour chasser les mouches, d’un revers de la main, j’éliminai radicalement cette nouvelle forme de compassion qui semblait s’emparer de moi quand derrière mon épaule une voix se fit entendre :

C’est une épreuve mon fils… ne te venge surtout pas.

Mais seigneur !  ce me m’avait pissé dessus quand même ! !

Qu’est-ce que l’urine mon fils…entendis-je à nouveau. Je ne bronchai pas, car je fus moins sûr de la provenance de ce dernier message...Dieu n'aurait pas prononcé une phrase aussi stupide " qu'est-ce que l'urine, mon fils..."

ce fut une armure lourde à porter, l’épée de Damoclès pointait sur la fontanelle de ce mec mais par la suite elle se repositionnerait inévitablement sur la mienne ! Voilà ce que je ressentais !

Un retour de bâton, pensai-je en fixant mes baskets déjà trempées par la bruine matinale. Un retour de bâton…certes… insistai-je, mais auparavant une barre en fer forgé d’un mètre cinquante pointait sur les visages des deux camés de Douglas Park.

C‘est son trois quarts face qui me fit bondir. Ce nouvel angle rendant un visage plus squelettique qu’émacié vint à moi comme pour me rappeler qu’à l’hôtel c’est encore le même homme ricanant de ses coups de pieds violents qu’il m’envoyait en hurlant – lâche l’enveloppe enfoiré ! !  Fais glisser ta putain de paye sur le lino ! !

Ces souvenirs fugaces ramenèrent en moi une violente rage ; je ramassai l’arme se trouvant au sol, pris un peu d’élan et frappai de toute ma haine sur le visage granuleux du pookie. Il me regarda un instant, hébété, puis s’écroula comme un lamantin sur le rebord du trottoir. Un léger jet puis un flot de sang coulèrent de ses narines allant paisiblement l’étouffer.

Je le vis remuer l’avant-bras gauche comme pour demander de l’aide à son amie, mais la jeune camée, incapable de rien, tétanisée par cet évènement tragique resta bouche bée au-dessus du visage du pookie. Elle alterna vers le jeune homme un regard fixe puis fuyant ; sembla chercher du secours à l’aide de ses pupilles mais personne ne vint. Les quelques automobiles fonçant sur l’avenue de Douglas Park semblèrent ailleurs déjà lorsqu’elle tenta de les appeler, quant aux quelques passants, la bruine leur fournit une excuse en béton : le parapluie où ils purent ignorer en toute quiétude le meurtre que je venais de commettre. Je laissai le pookie crever là, sur le bitume,   et si l’on m’avait donné un sceau de sciure à bois et une brosse je me serais fait un plaisir d’éponger sa chemise de ces derniers morceaux de sang crachés dans une ultime quinte de toux. Ce garçon n’eut pas le temps de gémir et comme dernier visage, sa victime.

Alors que je réajustai mon sac à dos afin de reprendre ma route, la jeune camée parvint à laisser sortir de son gosier un léger cri sans trop de décibels apparemment puisque je dus me retourner par deux fois pour deviner que ce léger filet de voix venait d’elle. Je la fixai un instant et anticipai une alerte beaucoup plus bruyante que la première par un violent coup de barre de fer derrière son crâne.La jeune camée partit alors s’écrouler contre la portière avant d’une Ford Mustang cabriolet et j’avoue avoir sursauté de peur lorsque je la vis frôler le rétroviseur de celle-ci. A cent quarante dollars ce genre de rétro je ne me voyais pas laisser un morceau de papier collé sous les essuie-glaces avec en excuse plate : désolé, mec. J’ai mal dirigé mon coup de barre et ma victime n’y connaissait rien en bagnole, elle n’a pas vu qu’il y avait un Chevrolet pourri garé derrière ta superbe caisse… Laurent. 

La jeune fille resta allongée, en P.L.S, au bord du trottoir et face contre bitume le visage noyé dans l’abondant ruissellement des eaux sales de la ville. Je récupérai sans aucun scrupule quelques dollars dans la poche de chemise ensanglantée du pookie puis repris ma route sous le regard houspilleur mais reconnaissant des badauds marchant maintenant sur le trottoir d’en face. Peut-être que cette malheureuse reconnaissance un brin empathique venait du fait que j'avais éliminé deux parasites de cette foutue ville ! peu importe...j’appris plus tard que ces deux meurtres apparurent dans le "Chicago daily news" sous le titre :  règlement de compte entre camés. 3 morts sur Douglas Park.

 ... Tôt le matin, sur Douglas Park deux corps ont été retrouvés inanimés. Ils semblerait qu'il s'agisse d'un règlement de compte entre camés. Des témoins auraient aperçu un jeune homme équipé d'une besace noire qui se serait enfui en direction de l'EST (IOWA)

Ce matin, le maire de la ville insiste sur le fait que la drogue est le fléau...(etc )

Ils avaient bien titré leur torchon les bougres ! ! J'en fus flatté un instant sauf que ma besace n'était pas noire mais kaki.

Je ne me sentis pas spécialement fier. Satisfait, je ne l'étais pas non plus… je constatai juste deux  meurtres dont j’étais l’auteur et pour en finir avec cette histoire, si cela vous intéresse réellement je revins une dernière fois pour pisser sur ma première victime. Juste un sentiment de boucler la boucle. Je m'enfuyais rapidement de cette ville par l'EST ; la nuit était froide  et même si l'aube qui se pointait était de toute beauté on aurait pu croire à une délation dans cette ville, comme une dénonciation intra-muros de laideur et de pauvreté. Je disparus très simplement de ce paysage poudreux, glauque, où je venais d’être secoué comme une boule à neige pour touriste.

Traverser l’Iowa en compagnie d’un routier vêtu d’un marcel bleu Budweiser, d’un short effilé en toile de jean et de son malamute se prénommant Palanka peut-être agréable ! A condition d’aimer les chants indiens et d’y connaître un rayon concernant les chiens de traineaux. Hormis le Husky d’une amie parisienne qui pissait partout dans son appartement quand il la sentait rentrer du boulot, je ne connaissais pas grand-chose à cette race mais m’en était fait une idée difficilement modulable. Ces chiens auraient dû naître avec des slips absorbants.

Je ne suis pas du genre à entamer une conversation lorsque je n’ai rien à dire et j’ai passé ce cap de discussions futiles et grotesques à propos du temps qu’il fera demain alors il me fut difficile d’entamer une conversation avec ce routier. Lui toussota un moment en tapotant d’une main  sur son volant puis me dit :

-          Tu as vu ?

-          ( surpris ) Hein ?

-          Mon chien, Palanka ! Il ne bouge pas hein ! ? mais c’est normal car il est habitué à la route mon gros héhé…

-          Ah…je fus incapable de trouver une phrase qui m’aurait rendu un peu plus sociable.

Il enchaîna – Hein Palanka ! tu es habitué à la route hein ? ! Il pointa alors le ciel de son index droit

– ( voix ferme ) Tu as la sagesse d’un chef indien Palanka ! L’homme sembla sûr de lui à ce propos. Je regardai le ciel afin d’y trouver un comanche ou autre Iroquoi stupide mais n’y trouva rien…juste quelques nuages en forme de nuages, un ciel gris,  maussade,  menaçant de nous tomber dessus et une pluie fine insignifiante dégoulinant sur le pare-brise.

 

En guise de salut peut-être, Palanka  racla à plusieurs reprises de sa langue râpeuse les dernières gouttes de sang imprégnées dans le tissu de mon pantalon. Je ne pus m’empêcher de lui envoyer un uppercut discret mais ferme dans la truffe afin qu’il cesse définitivement ce petit manège autistique. Une fois le chien endormi l’homme se présenta enfin :

- Je suis Trévor. Mais appelle moi " renard des sables d'alone ". Je trouvai ce surnom un peu long et diffcile à assimiler alors je lui proposai une réduction immédiate afin de m'y retrouver un peu :

- Puis-je t'appeler " renard " ? ou encore " d'alone " ?

- Ok pour renard !  répondit-il en ricanant du ventre de s'être fait un nouvel ami. Satisfait, il sortit de sa boîte à gants un décapsuleur en forme de tête d'indien puis me proposa une bière.

- Tu viens d'où ?

- Qui ? Moi ? !

- oui toi ! pas mon clébard, il dort...

Non, pas votre chien…À cet instant je perdis les pédales et il me fut impossible de trouver une ville dans laquelle j’aurais pu naître. Je tentai une réponse par une phrase interrogative :

-         -  Je suis de Chicago ? 

-          - Tu es de Chicago ?

-          - Oui ? de Chicago bull’s ?

-          - Chicago Bull’s ? Ce n’est pas une ville ! C’est une équipe de basket-ball mec !

-          ( Inquiet) Oui ? !   

-          - Tu plaisantais alors ? ! Ah Ah ! Chicago ! jolie ville !

-          - Oui…  ( soulagement ) 

J’acquiesçai une dernière fois en mimant un dunk de Mickael Jordan ce qui ne le fit pas rire alors pour définitivement faire partie des siens je laissai dépasser grossièrement de ma besace quelques plumes d’un dream catcher offert trois ans auparavant par mon père. Je ne m’attendis pas spécialement qu’il sorte le calumet de la paix de sa boîte à gants ( d’ailleurs, je ne me sentis pas vraiment en paix avec moi-même ), mais juste qu’il me fasse un signe amical du genre – Ok, mec. Nous sommes du même clan.

Cette manœuvre sembla fonctionner aussitôt puisqu’il s’écria :

-          Superbes plumes de paon !  Tu descends des tribus Chippewa, je le sentais et tu dois te sentir protégé avec ce genre de maille ! Les mauvais rêves n’ont qu’a bien se tenir mec ! L’homme partit dans un fou rire en frappant du poing le volant. Je ris également pour l’accompagner un peu puis, rassuré, le sourire victorieux, je bus une gorgée de Budweiser.

 

 

Le jour se leva rapidement sur Creston et l’attitude de Palanka, paisible dans son sommeil du «  coup de poing dans la gueule » me fit largement bailler ; d’abord aux corneilles puis je me mis  franchement à somnoler la tête posée contre la vitre passager.

- Tu as dû le payer cher !  Ses plumes sont magnifiques, mec ! lança Trévor qui n’en avait pas terminé avec ce maudit dream-catcher.

- Hein ? ! répondis-je en sursautant de mon siège.  

- Il vient d’où ?

- ( lassé) mon père…

- Ah ? il est de Chicago ?

- Non. Paris, France…Étonné, fronçant légèrement les sourcils, l’homme me reprit d’un ton grave :

- Tu es français ? Il porta cette question comme une accusation ce qui me sortit définitivement de mon dernier rêve et me  tenir droit sur mon siège. Je tentai une de mes fameuses réponses interrogatives :

- Je suis français ? ?

 

Cela ne sembla plus fonctionner et rapidement « grand chef aux petites traces noires sous les aisselles » s’emporta en frappant des deux poings sur le volant :

-          TU ES FRANÇAIS ENFOIRÉ ! ! Il freina brusquement envoyant Palanka s’écraser contre le tableau de bord et me lança ma besace au visage :

-      -    Casse-toi, mec ! ! sors de chez moi ! Je lui demandai de rester poli en lui jurant qu’ à une époque j’eus du sang indien dans les veines mais il ne voulut rien savoir et m’éjecta de son camion d’un coup de bottes texanes. Yipeepee sur le sol, mes feuilles de papier canson s’envolant aux quatre pôles je n’eus pas le temps de l’insulter et décidai tout bêtement de courir dans tous les sens afin de rassembler mes effets personnels.

 

-          Midwest-city n’était plus très loin, mais bien assez pour mourir d’anémie.. 

Dans cette chambre où je maudis encore le plafond de ne plus me faire rêver ; j'éteins ma cigarette sur une de mes revues automobiles préférés et repense à Georges une dernière fois qui m’avait rappelé :

- la porte d’entrée coince un peu, Laurent ! En effet, j’avais du briser la fenêtre donnant sur le salon afin de m’abriter de cette pluie diluvienne s’abattant sur cette la ville. Ce que je regrette aujourd’hui est juste le fait de n’y avoir rien fait. Je l’ai laissée dans le même état qu’a mon arrivée, la vitre brisée restera brisée à jamais et l’on peut voir maintenant quelques acacias pointer leurs branches dans le salon ainsi que les ronces gratter à la porte d’entrée. Elles m’ont longtemps servi de tancarville ; en fait, en bon adolescent que je suis, la maison du dandy j’en ai fait une cabane tout simplement.   

 

                                                                 BEATRICE 

 


Il est vingt et une heures trente sur Midwest et au loin je reconnus la douce et jolie voix de Jessy donnant ses directives. Mickey encercla deux vaches et les fit grimper illico-presto dans un des wagons de la mort. Je tremblai un peu, mais n'avait rien d'autre que cette solution finale qui me ferait m'éloigner de cette ville ; je longeai les rails et m’approchai doucement de Mickey qui, surpris de me voir ici à cette heure me fit un signe amical de la main. Le chef porcin se retourna et  d’une reflexion sèche me dit :
- Bouge-toi Laurent et viens nous aider ! Les polacks sont en grève de bras !

Soumis un instant je poussai nonchalamment une marguerite pendant que Mickey en encercla deux afin de les faire grimper dans un des wagons. Je profitai de ce chaos et me glissai discrètement entre deux héréfords pour aller m’installer sur deux bottes de paille jonchant le sol. La nuit tomba d’un seul coup dans ce wagon puant. - La liberté a une odeur... marmonnai-je à une vache texane, qui de sa queue me répondit d’un coup de fouet en plein visage. J’entendis à l’extérieur quelques cris de la part de l’équipe signifiant le départ de la locomotive ; une dernière secousse violente  m’envoya définitivement au fond du wagon puis nous quittâmes Midwest-city. En quelques minutes l’odeur épouvantable que dégageaient les bovins me poussa à longer les parois de taules chaudes dans un but bien précis : faire coulisser la porte blindée du wagon afin d’y  aller chercher ne serait-ce qu’une bouffée d’air frais. La première me caressa timidement le visage, la seconde me fit tout simplement du bien (puisqu’elle me débarrassa légèrement de quelques parasites traînant sur ma chemise), et ainsi, toutes se succedèrent jusqu'à m’ôter définitivement les poux et graminées qui avaient décidé de faire de ma chevelure un campement d'infortune. Propre, Heureux comme un gosse faisant sa première fugue je ne pus m’empêcher de m’asseoir sur le bord des marches faite de taules pour y d’admirer quelques paysages magnifiques.

Propre, heureux comme un gosse faisant sa première fugue je ne pus m’empêcher de m’asseoir sur le bord des marches de taule afin d’y admirer ces paysages magnifiques. Midwest-city disparut peu à peu derrière la forêt d’Oakwood ; je lui fis un dernier signe amical et sortis de ma besace une lampe de poche ainsi qu’un Reader’s digest* aux pages cornées et parfois même collées par le temps et la pluie…Ou mon sperme peut-être ? car j'eus de difficiles moments de solitude et je pus les relire un instant au travers de ce bouquin où règnent encore sur les dernières pages quelques pin-up séchées et gondolées par toutes ces masturbations frénétiques.

J’en parcouru quelques chapitres guettant tout de même de temps à autre les forêts de pins défiler devant moi et puis lassé un moment de voir ces pages restantes se tourner seules à cause de rafales de vent s’engouffrant dans le wagon ; je posai mon Reader's digest sur le sol et me contentai juste de lire et commenter le panorama qui se succédait devant moi. (  j'en tournai presque de l'oeil )

Les vaches présentes ( et trop près de moi ) ne se rendirent compte que ce présent voyage fut également leur dernier. Je laissai donc la porte ouverte et leur proposai à voix haute :

-          Enfuyez-vous ! La porte est grande ouverte, mesdames ! ! Personne ne répondit…

Personnellement, je préfèrerais me suicider en sautant du wagon que de devoir subir le couloir de la mort et le pistolet percuteur de l’équarrisseur vacataire qui risquerait de déraper lors du premier coup de tampon et me blesser à l’œil.

C'est une affiche en mini format hollywoodien qui défila devant moi. Un brin de paille dans la bouche, je me posai la question de savoir si je dus sauter à " Discover", "Lincoln" ou bien tout simplement dans les barbelés séparant ces deux villes. La préparation mentale fut plus importante qu’une très bonne condition physique dans ce  cas ;  et même si j’enfilerai ma besace en parachute elle n'en aurait que le nom. Je saluai une dernière fois quelques vaches Texanes en les rassurant que tout se passera bien pour elles ;  qu’elles ne souffriraient pas. ( Sauf en cas de vacataire) et la main sur le loquet de la porte coulissante je guettai le moment propice à un saut. ( Appeler « un moment propice à un saut » dans un wagon roulant à quatre-vingts kilomètres-heure est une façon rassurante d’éviter le terme « hasardeux » en fait.) Mon sac en parachute ventral, un léger signe de croix, je m’écriai :

JESUS ! ! ! MARIE !.. Et c'est à Joseph qu'une vache me donna le top départ en m’expulsant du wagon d’un coup de rein violent.

 

                                                        Béatrice

                                                               Hôpital Mac Phereson

 

 

-Il reprend conscience, il se réveille…Docteur Lieving !

-Eh bien, parlez-lui Marina ! !

-Bonjour, je suis Marina votre infirmière et voici le docteur Lieving. M’entendez-vous ?

  Marina ? Bien sûr que je l’entends et des réveils comme celui-ci j’en voudrais tout le temps. Je prendrais même le risque d’un coma artificiel juste pour l’avoir comme unique chant céleste à mon réveil. Elle est brune et sa voix est douce ; je tentai d’élargir mon champ de vision lorsque j'aperçus un homme vêtu d’une blouse bleue me souriant niaisement, juste derrière elle. C'est fou comme on peut passer du paradis à l'enfer dans ce genre de scénario et je n'aurais pas dû tenter de me soigner aussi vite au-delà des douces épaules frêles de cette pure beauté. J'eus l'impression d'avoir été passé à tabac par les flics du coin à cet instant, mes paupières semblèrent gonflées et je sentis comme des coups de poignard pénétrant mon dos à chacun de mes mouvements.

. Le docteur Lieving écarta orgueilleusement l'infirmière de son champ de vision pour se positionner face à moi comme pour me signifier un combat que nous devrions livrer tous deux. Cet homme me donna juste l'impression d'un mâle dominant à qui l'on aurait retiré une couille ; ce fut très étrange ! ! sa voix nasillarde ne correspondait pas du tout à ce mouvement brusque qu'il venait de faire en s'avançant près de mon lit. 

- Êtes-vous français ?

- Oui, je crois... Enfin, ça dépend de mon humeur et du business présent...Mais...Où est ma besace ?, questionnai-je à mon tour.

- Elle est en sécurité dans mon bureau. Il est vrai que pour rien au monde je n’aurais voulu la perdre. Mes dessins médiocres dont Yipeepee la salamandre m'avaient toujours semblé vivants et parfois même j’eus l’impression qu’a l’intérieur de cette besace ils me réclamaient à boire. Le medecin enchaîna :

- Ne soyez pas inquiet.Vous êtes à l’hôpital de Béatrice dans le Nebraska, c’est un fermier qui vous a ramassé près de la forêt de Dawson.

- Que vous est-il arrivé ? demanda Marina. Cette femme sembla un instant en manque de ragots et je ne pus lui fournir que de maigres placotages :

- Train...Vaches...accident… murmuré-je. Les bras croisés, le docteur Lieving rit de bon coeur en écoutant mes paroles :

- Tombé d’un train rempli de vaches ? Ahahah ! Mais c'est impossible ! Vous délirez, monsieur ! Marina, prenez sa tension et laissez-le se reposer.

Je ne compris son humour et cela me laissa dubitatif quant à ses compétences de médecin-chef. Marina, elle, semblait habituée de ses ricanements et s'exécuta sans même lui laisser le temps de finir sa phrase. Elle me pris le bras doucement, l'enfila dans le tensiomètre puis soupira quelques mots, comme pour apaiser mon âme :

- Votre bras est enflé, je ne vous fais pas mal ?

Si elle me fait mal ? Je donnerais n'importe quoi pour qu'elle me prenne la tension en continu. Je connus de jolies infirmières en France, mais je me rendis compte à l'instant qu'il leur manquaient juste une chose :

L'amour des hommes.

Avec Marina, tout devenait plus simple et je ne fus pas soigné, mais guéri. Nous étions seuls dans cette chambre et un sentiment de honte m'envahit lorsqu'elle me tendit un miroir.

- Quoi faire avec ce visage boursouflé... Pensé-je, et pour une fois que l’alcool n’y fut pour rien. Je répondis à la jeune infirmière par un sourire pincé, comme lorsque chez le coiffeur on vous montre ce que donnera votre coupe de cheveux vue de derrière en vous affirmant – ça va au niveau de la nuque monsieur ? Ce n’est pas trop court ?

- Bah si, ça l’est puisque l’on voit les plis de mon cou, Connasse ! …mais bon, par politesse, on la ferme et en guise de vengeance on refuse la carte de fidélité qu’elle risque de nous proposer en sortant de la boutique en prétextant un - je n'habite pas dans le coin, désolé...

Vous avez quelques hématomes au niveau du visage… monsieur...monsieur Bowdeir ? Demanda-t-elle en tentant de lire mon nom de famille sur la feuille de soins. 

Je la repris gentiment :

- Bordier, miss...Bordier, avec deux L comme dans tartine. ( Elle marqua un temps d'arrêt puis me sourit niaisement quand je lui fit remarquer qu'il s'agit d'humour Français :

- Aaah...hihihi... désolé monsieur. Vous êtes réellement tombé d'un train, Monsieur… Powdié ? Agacé de cet acharnement à propos de mon accident je répondis sèchement cette fois-ci :

- OUI ! Vous croyez que je me suis amusé à enfoncer ma tête dans une ruche remplie d’abeilles ?

Même lorsque je haussai le ton elle me sourit Marina la bienveillante. – Etes-vous végétarien ? me demanda-t-elle. Non !  répondis-je d’une voix agacée . Sûrement pas ! ajoutai-je en lui interdisant formellement de me servir une assiette de pelouse fraîche en guise de breakfast.

J’en avais soupé de mes pseudo-amis végétariens mous lorsque j’habitais sur Paris. Je me souviens encore  que ceux-ci se délectaient de bâtonnets de carottes, de tomates cerise et d’une espèce de crème blanche à la ciboulette qu’ils étalaient méticuleusement sur des radis roses. Le pire était la sauce pissenlit mais je n’ai jamais su s’il fallait la boire ou bien encore la manger donc je n’y touchais pas ; puis rien que de savoir que des lapins de Garenne avaient pû pisser dessus dans les prés ça me refroidissait à tous les coups. Mes amis de cette époque étaient donc végétariens et sympathisants de la douche dorée du lapin de Garenne. 

Marina me fit un clin d’œil et me souhaita la bienvenue à Béatrice. Elle m’interdit également de me lever, ce que je fis une fois qu’elle eut refermé la porte de la chambre. Cette ville me sembla grande au vu des allers et retours des visiteurs et futurs patients ; j’aperçus même un panneau indiquant «  aéroport de Lincoln à 25 km « cela qui confirma mon ressenti. Bientôt onze heures et l’ennui me guettait. Pour une fois dans ma vie j'attendais impatiemment l’heure du déjeuner afin de tuer le temps ne serait-ce qu’une heure. On à beau dire que les hôpitaux sont faits pour soigner les malades, je trouve qu'il y règne quand même un climat morbide...de plus, on s'y fait chier pire que dans une bibliothèque parisienne.

Je soufflai une buée sur la vitre et de mon index y dessinais un serpent croisé avec un lézard ; j’ai cessé de caricaturer les gros mammifères, car ils finissent difformes et bien souvent leurs pattes sont soit trop courtes, soit ratées. J’arrive encore à dessiner le fameux chat en boule…mais…ce n’est pas bien difficile en fait :

Pour la recette du chat en boule, c'est très simple.

Il suffit de faire deux ronds, une queue de castor, deux triangles qui lui serviront d'oreilles et six traits rapides pour les vibrisses. Il est sympathique ( et conseillé) d'agrémenter cette oeuvre d'une maison avec une cheminée fumante, un arbre du type cerisier et quelques oiseaux que l'on dessinera de V.)

C’est un bruit de chariot roulant qui me fit sortir brusquement de mon sommeil. Marina me découvrit allongé sur le carrelage froid, défroqué et surtout honteux de ne pas avoir réussi à regagner mon lit.

- Monsieur Bowdeir ? C'est Marina ! Vous vous êtes évanoui ? Je vous avais bien dit de ne pas tenter de vous lever !

- Des Indiens en blouses blanches m’ont attaqué Marina ! lui affirmai-je en tentant de reluquer son décolleté au travers de sa blouse.

- Vous délirez…Et fixez votre regard ailleurs s’il vous plaît ! Agacée pour de bon, c'est  par un mouvement brusque qu’elle tira l'élastique de mon pantalon de pyjama pour me remettre en station verticale. Une petite Portoricaine l'accompagnait et s'affaira de suite à taper les acariens déjeunant sur mon matelas. Fier, digne, je tentai malgré tout de me relever seul,  mais retombai aussitôt les genoux collés au sol :

- Je suis désolé Marina... dis-je en grimaçant. J'ai dû rater mon lit. Où sont les infirmiers inquisiteurs ?

- Infirmiers ? Il n'y a pas d'infirmier ici alors recouchez-vous Monsieur Poudier !

  La Portoricaine épousseta une dernière fois mon linceul bleu d'une claque suffisamment violente pour que les derniers acariens téméraires comprennent qu'ils n’eut rien à faire dans un hôpital strict de propreté.

Je m'allongeai sur mon lit, doucement, dédaignant du regard le plateau-repas qui venait juste de faire son entrée. Marina s’approcha de moi et souleva la cloche :

- C'est une blague ? dis-je en fixant une crevette qui semblait encore souffrir du voyage effectué et de sa solitude. Pourquoi voudriez-vous que j’avale cette chose verte et orange ?

- Oui, ce sont des algues-écrevisses Monsieur Bowder !

- Ok. Je referme la cloche sinon ça risque de refroidir, mesdames… Et puis-je être seul pour déjeuner ? J'ai deux mots à dire à l'écrevisse. Merci.

Je me rétractai quant à l’idée stupide de vouloir rester trois jours de plus dan cet hôpital et préparai mentalement mon sac.  Les Américains se méfiaient de la cuisine française, pour le coup, je trouvais ça un peu déplacé de leur part.

 

                                                      L' EFFET MALEK 

 

Après avoir traîné dans le couloir de l’hôpital à faire les poches de quelques patients en phase terminale, je fonçai dans le premier pub de la ville ; pas le temps de jouer les touristes, il me fallait trouver une chambre d’hôtel pour la nuit. Avec ma gueule de hareng bouffi une seule bonne étoile ne me suffirait pas, alors, tout en avançant, les mains en croix, j'en appellai aux planètes influentes :

Mars et Jupiter pour la chance, la force obscure de Pluton en cas d'agression physique et je comptai aussi sur Vénus pour me fournir quelques capotes. Même si je marchai assez rapidement je pus deviner une certaine béatitude sur les visages des habitants de Béatrice et ma première impression fut qu'il fait bon être handicapé ici, car, m'apercevant dans ma course folle les badauds s'écartèrent rapidement du trottoir. Lorsque je demandai à une jeune fille où se trouva l'hôpital, elle me répondit dans un français parfait :

- C'est à l'opposé ! Voulez-vous que je vous accompagne ?

- Merci, non ! Je fuis l'hôpital justement ! Mais je pensais avoir fait le tour complet de la ville, A bientôt ! Puis je repris ma course effrénée.

C’est ici, sur un des tabourets verts du Horley's motel que je posai mon sac et me reposai un peu de cette évasion. Presque quinze heures et sur l'avenue de Neverton, on put assister au bal de klaxons d’Américains pressés d'en finir avec cette journée de labeur. L'avenue est un défouloir et au beau milieu de cet embouteillage, quelques conducteurs me lancèrent des regards de haine, jalousant cette bière fraîche que je savourai en leur souriant. On dit que l'argent n' a pas d'odeur, mais lorsque je fais le compte du nombre de billets rangés dans la poche intérieure de ma veste, je constatai comme une odeur de brûlé, de plaque mortuaire et j'eus la légère impression qu'ils furent destinés à régler une future concession. Dans le couloir de l'hôpital où je me servis (à l'entrée du service chimio') ; un jeune homme blond ( sûrement perturbé par un cancer-surprise ) était entré dans le bureau du docteur et en avait oublié sa veste sur un des bancs du couloir. Ses poches étaient pleines de billets de dix dollars… Je sais que cet acte n’est pas sublime, mais maintenant, en regardant de plus près l’effigie d’Hamilton partir en fumée dans la pompe à bière, j'eus l'impression de fêter son décès à l'avance.

Tendant un billet de dix dollars au patron je constatai que le Horley 's fit aussi bar de nuit. Une soirée snooker y était organisée avec comme premier prix une entrée pour le match de ce week-end au stadium de Béatrice. Dans ma vie, je m’étais toujours promis de ne pas régresser avec ce genre de jeu où l'on pousse des boules dans des trous avec une queue et m’y aventurer de nouveau me laissa perplexe un moment. je fis la moue en regardant l’affiche de présentation, bu une gorgée rapide de bière  quand  le patron s'empressa de me demander si je bloquerai ma soirée pour ce concours :

Vous êtes de Lincoln ? me demanda-t-il.

Non...Midwest-city.

-          Connais pas...Ce qu'il ignore, c'est que personne ne connaît Midwest-city ; Midwest, c'est une maison de retraite pour corbeaux, c'est un grand champ de blé où les habitants servent aussi d'épouvantails et c'est surtout, là, où Georges m'a envoyé. Et dire que j'ai failli y finir ma vie vêtue d'une salopette en jean bleu propre et d'un surpoids de quarante kilos... je réponds tout bêtement au patron qu'il ne peut pas connaître Midwest-city puisque c'est un hameau perdu dans l’Ohio.

Je me sentis revivre près de la pompe à bière ; je trinquai d'ailleurs avec elle depuis quarante dollars quand se trouvant à l'autre bout du comptoir un homme leva son verre à ma santé et se mit à pouffer de rire de ma solitude. Je le saluai d'une main nonchalante et l'invitai à venir trinquer avec moi. Son visage me rappella quelqu'un ou quelque chose…un acteur ou bien un chanteur de country peut-être... Il se présenta face à moi, pôliment, et lorsqu'il me dit son prénom : Malek, je mis enfin un nom sur son visage. Cet homme avait une tête de Dieu Égyptien ! !  C'est évident il avait une tête d'Ibis comme Thôt ! Il dut sûrement se dire qu'avec le visage bouffi que j'avais à l’instant, je devais me rapprocher facilement de Bacchus… deux Dieux dans un bar paumé de Béatrice, voilà ce que nous étions.
Après s'être vanté une seconde fois de ce prénom de vendeur de vestes de sky du marché de Clignancourt ) , il ajouta :
- Je suis né à Louxor en 1972. Tu es Français ?
- Humm...moi c'est 1970, gare de l’est. Tu fais partie des dieux vénérés de l’Égypte antique ?
La tête d'Ibis sembla d'un coup, perdue, dubitative :
- Hmm....J'ai affaire à un égyptologue...? Gare de l'est, Paris ? Tu es donc Français....C'est évident.
- Ça dépend mec car la France m'énerve en ce moment, donc non. Je ne suis pas de ce pays.

- Ah !  Moi, je suis arrivé ici il y a vingt ans maintenant. Lorsque j'ai eu mes diplômes, mes parents sont repartis à Louxor le cœur léger... Je tiens une agence immobilière sur Lincoln dont une succursale se trouvant ici. Tu risques de me voir souvent à Béatrice !
Malek but une gorgée de bière, déplaça un peu le dessous de verre posé sur le comptoir et s'enquit à propos de ma vie passée :
- Tu es de Marseille ?
Quelle question saugrenue, pensé-je...Je ne connais Marseille que par les émissions de télévision et je n'ai jamais goûté de bouillabaisse.
- Non… Pourquoi cette question étrange mec ?
- C'est beau et il y a la mer là-bas...J' aimerais y aller un jour !
- C'est possible qu'il y ait la mer là-bas, répondis-je vaguement...mais je ne connais pas trop mon pays.
- AhAhAh ! Je comprends ! tu n'aimes pas parler de la France ! ? 

- Non...

- Ah ! Ah ! Ah ! je comprends ! 

Malek a ce rire capable de faire un tour de salle. Abrutissant et assommant les insectes au passage, il est de ceux qui vous décoiffent, puis d'un nouvel écho de retour, vous recoiffent dans la seconde. Passé les présentations, il me proposa de manger un encart avec lui. Touché par l’effort, je corrigeai oralement encart par - en-cas, puis acceptai son invitation. Il me posa ensuite la question de savoir si je fus ici  dans un cadre professionnel, alors, rapidement, je lui expliquai les vraies raisons de ma présence à Béatrice : 

- Tu vas trouver étrange ce que je vais te dire Malek, mais traverser cette vie est difficile, c'est un sale métier ! Alors oui, je suis sur terre pour raison professionnelle. L'homme me dévisagea, acquiesça puis ajouta :
- Et tumultueux à voir l'état de ton visage...L' Ibis se gratta alors le menton pour me proposer une affaire :
- Je t'ai parlé de mon agence immobilière basée à Lincoln ? Je suis à la recherche d'un collaborateur, un walker pour ma publicité. Cela consiste à distribuer des prospectus, coller des affiches et parfois négocier avec des clients, mais exclusivement sur Béatrice ! hein ? Tu connais un peu le métier ?
- Oui. Je sais négocier, mentir et argumenter afin de vendre un produit !
Je ne lui dis pas que la dernière négociation effectuée, je l'avais faite en compagnie de deux vaches et c'était pour savoir qui de nous trois aurait la place sur la botte de paille. ( J'avais réussi, mais en contre-échange je me souviens avoir été de corvée pour la distribution de foin pendant deux heures).
- Négocier ! Argumenter ! Tu as tout compris Laurent ! Je vais te laisser les clés d'un de mes appartements au cœur de notre ville, il se trouve sur l'avenue de Neverton », en face d'un traiteur chinois. La porte coince un peu, mais tu auras juste à lever haut la poignée.
- La porte grince ?
- Non, Laurent, elle COINCE !
- Aaaah ?
C'est une maladie américaine, pensé-je, ces portes qui coincent. Si j'avais des tendances paranoïaques, je dirais tout simplement qu'il s'agit d'un code entre Georges et la tête d'Ibis pour me pister. Qui me dit qu'il ne font pas partie de la C.I.A  ? Personne ! Bon. Alors, ma peur est légitime, mais je m'en tins là pour le moment et le remercai d'un de mes sourires coincés.

Tremblant de peur par l'arrivée d'une écrevisse accompagnée d'une algue, je jetai un coup d'œil par-dessus le comptoir lorsque j'aperçus un de ces steaks plats et durs américains. Celui-ci : brulé au cinquième degré et l’on pourrait même parler de suicide dans la friteuse par immolation. Les quelques jolies frites jaunes l’accompagnant ne purent malheureusement relever le niveau de cette assiette à la qualité plus que médiocre. J’impregnai l’ensemble de chilli-ketchup et remerciai le serveur qui s'amusa une dernière fois de symétriser inutilement une pauvre feuille de salade chaude et molle avec mon steak. Nous dînâmes à même le comptoir et discutâmes longuement à propos de la ville de Béatrice ainsi que de ses habitants. Le job que me proposait Malek n'était pas vraiment compliqué ; il suffisait juste d'avoir de bons mollets et une carte de la ville. Je devrai poser quelques panneaux publicitaires en carton - loué ou vendu - dans les jardins de particuliers. Rassuré, j'attaquai  mon steak en me disant que ma bonne étoile ne me lâcherai pas, et, malgré la déveine rencontrée lors de ce dernier voyage, j’étais bel et bien là, vivant, à dîner avec un Dieu Égyptien.

 

Cette nuit au Horley's tient toutes ses promesses puisqu'en plus de la soirée snooker, Malek m'apprit à lancer des fléchettes bleues et rouges dans une cible numérotée. Novice à ce jeu je lui demandai de repositionner les chiffres dans l'ordre et croissants de préférence, mais c'est dans un grand éclat de rire qu'il me répondit :

- Ahahah ! Hey ! ! C'est voulu Laurent ! C'est la difficulté de ce jeu !

Je souris, confus, et constatai que la tête d'Ibis tangua un peu dans sa démarche.

- Il ne doit pas supporter plus de quinze bières, pensai-je en soufflant une envie pressante. Rester digne dans l’ivresse n'est pas un problème pour moi. Je n'ai pas la chemise sortant du pantalon, pas de femme pour me reprocher que mon nœud papillon soit de travers et pas de souliers neufs glissants casse-gueules. Le résultat est là, comme une évidence. Mon corps assimile mieux l'alcool du fait de cette décontraction et je n'ai nul besoin de vérifier s'il me reste encore un peu de dignité. Du haut de mon tabouret, je lançai nonchalamment les fléchettes et priai pour que ce jeu se termine rapidement ; quand une jeune femme aux grands yeux verts hallucinés fonça vers moi et m'agressa d'une claque au niveau de l'omoplate gauche :

- Pourquoi me regardes-tu ? ! ! hurla-t-elle.

Elle n'avait pas tort, la bougresse. Cela faisait un moment que j'épiais la clientèle dans le reflet des miroirs du Horley's. C'est une sale habitude que j'ai. Une manie, un TOC provenant de mon enfance. Je me croyais toujours plus malin que les autres en scrutant leurs méfaits et gestes dissimulés.

. Inquiet, je fixai des yeux mon nouvel ami Malek, espérant avoir plus d'informations à propos de cette hystérique mais il sembla en paix avec lui-même et me sourit niaisement…comme pour me rassurer. J'eus l'impression que cette fille était en colère après le monde entier, et plutôt que de lui briser mon verre sur son crâne vide, je jouai la carte de l'indifférence et fis mine de viser à nouveau la cible à l'aide d'une fléchette :

- Ne me regardez plus ! Oubliez-moi ! Vous êtes prévenu maintenant. Cria-t-elle à nouveau tout en s’éloigant de nous. Chancelante, fébrile, elle partit se percher sur un des tabourets scellés au zinc du Horley’s pub.

 

- Il s'agit de Naia, me souffla malek ;  mais ne sois pas inquiet Laurent. Elle a la maladie de ceux qui pensent que nous les regardons tout le temps ; elle n'est pas dangereuse… paranoïaque tout au plus !  hé hé ! ! 

Pas dangereuse...il n’avait peut-être pas tort la tête d’Ibis ! mais Joseph Staline aussi avait commencé comme ça dans un bar à exercer sa dictature en s'amusant ; résultat vingt millions de morts.

 Une heure du matin sur la pendule du Horley’s quand Malek me proposa de me raccompagner chez moi. Pourvu que le papier peint de mon nouvel appartement ne sois pas jaune, pensé-je, en me mordillant la lèvre inférieure ; cela risquerai de me rappeler la chambre de Midwest-city. Celle où j'avais cette impression récurrente que le plafond m'épiait. Je n'aime plus ce jaune cigarette…

 Dès demain, Malek me fera parvenir quelques publicités que je trierai et distribuerai aux habitants de Béatrice. Avant de sortir du pub, il me donna les clés en m'assurant que je serai « confortablement installé » dans cette location de l’avenue de Neverton.  D'un hochement de tête , nous saluons rapidement la clientèle du Horley's, ( sauf Kim Jong Il, affalée sur le comptoir, et cherchant du regard sa prochaine victime ), puis nous sortâmes le pas legèrement divaguant. Je ne connaissais pas cette pathologie, cette tendance à aller constamment faire chier les autres alors qu'ils sont en paix avec eux-mêmes. Il me semble que c'est une forme de schizophrénie avec délire de persécution.( Enfin, quand je dis persécution je parle de ses victimes, évidemment). Assis sur le siège passager, je fixai le profil de Malek. Je ne sais pas si l'alcool m’avait joué des tours, mais j'eus un instant la nette impression que le nez de la tête d'Ibis fut plus crochu qu'en début de soirée. Inquiet, j'ouvris le miroir de courtoisie de sa jolie Nissan et constatai que mon visage refusait de désenfler. Je ne suis pas de nature pessimiste, mais si demain je devais démarcher mes clients avec la gueule que j'eus à cet instant ;  sûr que la société de mon égyptien coulerait à la vitesse du titanic.

 

 

 

                                        LE JEU DU PENDU DE NEVERTON

 

 

 

 - Il est meublé ! À demain Laurent, je t'apporterai quelques affiches à poser et te paierai en espèce les premières semaines !

Malek me tendit un téléphone portable en m'assurant que j'en aurai besoin... puis il repartit, me souhaitant une bonne nuit. Pressé, je tournai la clé dans la serrure, poussai la porte de mon nouvel appartement et fonçai à la fenêtre. La vue extérieure peut changer un homme le matin. Lorsqu'on a la chance d'avoir une baie vitrée chez soi, il est toujours préférable qu'elle donne sur un parc plutôt que sur les poubelles du quartier. Il est tard, mais quelques klaxons se font encore entendre sur l’avenue de Neverton. L'enseigne clignotante rouge et bleue du shop' chinois vient frapper le plafond de cet appartement à la peinture blanche écaillée. J’apprécie cette dynamique ; celle qui nous fait encore rêver, lorsque, perdus, fatigués, nous restons dépendants de la lumière. Et aussi stupide et asiatique qu'elle soit, sa présence au plafond me rassurera pour cette première nuit, où, j'angoisse, déjà, de ne plus savoir où je vais. J'entrouvris la baie vitrée, mais aussitôt, les gaz d'échappement des véhicules d'en bas de la rue me firent partir dans une quinte de toux violente. Je râlai et maudis les taxis à voix haute un instant ; je refermai la fenêtre en la claquant violemment puis m'allongeai dans le canapé réversible où je partis pour une nuit de sommeil.

 Sept heures du matin, mon téléphone se mit à vibrer. Malek me laissa ce message écrit :

-Le matériel est devant la porte de ton appartement, bosse bien. Malek. 

Je me suis endormi habillé avec ma besace en guise d'oreiller et c'est un spasme tonique qui me mit définitivement debout. Un moment, j' ai même cherché à tâtons mon bon vieux réveil à aiguilles sur la table de chevet, m'imaginant sûrement encore à Midwest-City. Je me dirigeai en direction de la porte d'entrée et constatai au passage que l'appartement avait perdu ce côté magique de la veille. Plus de néons clignotants pour me bercer et me rassurer que le jour exista autant que la nuit dans une rigueur métronométrique.