NEBRASKA - DES REMINISCENCES TROMPEUSES

          Des réminiscences trompeuses

 

Sarskia semble heureuse de découvrir mes dessins. Elle m'avoue que Yipeepee l'a sortie d'une dépression naissante. Je désirerais en savoir un peu plus à propos de mon passé récent, car, si je ne suis pas tombé d'un wagon de marchandises alors, d'où suis-je ? Que s'est-il passé ? Y a-t-il un secret et si oui, est-il un fardeau ? Sarskia refuse tout simplement de m'éclairer, car le Docteur Lieving lui a donné des consignes à propos de mon état psychique :

Ne pas bousculer mes émotions présentes par des contradictions que je risquerais de juger sans fondement. Elle m'avoue n'avoir rien compris à cette phrase et je lui explique rapidement, qu'actuellement mon cerveau est comme un puzzle, puis j'enchaîne sur notre relation passée :

 

- Nous étions proches ?

- Oui, très...

- Très, très ?

- Très.

- Mais très...comment ça « très »

- Nous étions suffisamment proches, Laurent.

Bon... ma question restera sans réponse. Nill revient les mains pleines de friandises ; quand, Marina, sans même montrer son visage, annonce dans l’entrebâillement de la porte de la chambre que les visites se terminent à vingt heures. - Je passe te prendre demain pour une balade -  me dit Sarskia. Il est 19h30 et comme dans tous les hôpitaux du monde, sans overdose de somnifères, les nuits sont désespérément longues et ennuyeuses.

 


                                                                                                         

 

 

 

 

- Faites attention mademoiselle, Monsieur laurent est imprévisible ! Sarskia lui fait un sourire courtois, mais ne bronche pas ; elle est entièrement occupée à manoeuvrer mon fauteuil roulant jusqu'à la grille d'entrée de l'hôpital.

Qu'entends-t-il par là ? Que je vais mettre une main aux fesses de ma conductrice lorsqu'elle consultera les tarifs de boissons dans les Pubs ? Ce vietnamien commence sérieusement à me courir sur le haricot. Sarskia stoppe le fauteuil un instant et me demande :

- Quelle direction ? Musée ? Brocante ? Je réponds sans vraiment trop y croire

- Bistrot ? Sex shop ?
- Non ! Nous boirons un verre de l'amitié plus tard ! Dit-elle en Français.
- Ok...brocante alors...

- Tu es Français, donc, tu dois apprécier l'art ! L'époque Louis XIV, la musique baroque, Richelieu et le Nôtre ! Comme tout cela fut romantique...N'est-ce pas Laurent ?

- Moui...Concernant l'époque monarchique, je ne veux pas en rajouter, mais rien que d' avoir lu que Louis XIV se torchait le cul avec du coton, ne se lavait jamais et se parfumait au fond de teint poisseux, ça m'avait un peu refroidi, alors, je la laisse un peu rêver et jette un coup d’œil sur les meubles et armoires jonchant les allées de ce garage désaffecté. Il y a de tout ici : de la première bouteille de coca en verre à des débris de météorites tombées de la planète Mercure, il y a de tout ! Et même si parfois, assis dans ce fauteuil, je ne vois que des culs et des braguettes, l'ambiance béatricienne est plutôt sympathique.

Plus je regarde ces antiquités, plus je me dis que le contemporain me va très bien. D'ailleurs, si j'avais dû avoir une chaise roulante à l'époque du Roi Soleil, elle aurait été rigide, incommode, laide, avec des roues carrées et peut-être même une fleur de Lys sculptée sur chacun des accoudoirs ! Équipé de la sorte dans la cour de Versailles, je serais resté puceau toute ma vie sans même espérer devenir, ne serait-ce qu'un jour, le bouffon du Roi.

 

Dans les allées, le long des trottoirs de Béatrice, des - Aaaah ! D'étonnements précèdent des – Oooh...magnifique ! Mais c'est souvent lorsque les badauds retournent les objets afin d'y apercevoir les prix que les sourires et les mirages s’éteignent. Les étiquettes affichent rarement en dessous de cinquante dollars. Dès que je suis entré dans ce boui-boui désaffecté, j'ai tout de suite vu que nous allions être les pigeons de la journée. Il y avait comme écrit sur le front de certains gérants : Les créanciers sont à mes trousses. Stop. Besoin rapidement de fraîche. N'ai pas réussi à vendre ma belle-mère. Stop. Ne prends pas la master. Stop. Je trouve quand même un petit hippopotame vert tirelire en porcelaine à quinze dollars que j'offre à Sarskia.

Sarskia freine devant un pub, puis elle se met devant moi, me dépouille complètement de ses yeux verts, fixe l'enseigne, me regarde de nouveau et m'annonce prudemment :

  • Le Horley's...

  • J'ai vu.

  • Tu t'en souviens ? Ce nom te dit quelque chose ?

  • Possible.

  • Allons-y alors, mais je crains que nous devions rester en terrasse, car personne ne semble se bouger le train pour m'aider à soulever ton fauteuil roulant.

  • Ils sont sûrement tellement pris par la compassion que ça les tétanise Sars', restons là, le temps est agréable.

  • Tu m'as appelé Sars' ? Tu te souviens de...

  • Non, mais Sarkia me semblait trop long à prononcer...tu sais, moi, quand je peux gratter trois ou quatre lettres pour économiser de la salive, je n'hésite pas.

 

 

Les yeux fixés sur des griottes délicatement réparties sur une sous-tasse accompagnant une flûte remplie d'un liquide bleu et jaune, attendent patiemment que je brise le silence. Un homme, debout devant la porte d'entrée du pub me fixe des yeux tout en levant son verre à ma santé. Je fais de même, avec en plus, un petit hochement de tête amical.  Il a le nez assez pointu et mon intuition me pousse à l'inviter un moment à notre table...Par respect vis-a-vis de ma nouvelle amie, je refuse et fais semblant de m'intéresser aux badauds distribuant des prospectus le long du trottoir. Voyant Sarskia faire rouler doucement quelques cerises sur la sous-tasse, je lui prends le poignet et la fait revenir sur terre :

 

- Alors ? Un théorème à propos de cette griotte esseulée ? Elle me sourit, prend l'orpheline entre ses doigts et me dit :

 

- Non, mais je constate que c'est la seule à avoir un pédoncule....Une cerise rebelle sans doute...

- Sans doute...Entrons dans le vif du sujet si tu le veux bien Sarskia et raconte moi mon passé, pense à dire du bien de moi, car je suis très susceptible et ne supporterai aucune remarque désobligeante, sauf vestimentaire, car on m'a toujours appelé l' As de pique. 

- Nous nous sommes rencontrés ici...(Sarskia fouille dans son sac à main.) - Au fait ! J'ai quelque chose pour toi ! Elle sort un téléphone portable et le pose sur la table. - Tiens, ça t'appartient...

 

- Ah ? C'est ton job la téléphonie mobile ? C'est un cadeau ?
- Non ! Il est à toi, je t'expliquerai plus tard. L'homme nous rejoint sur la terrasse et avant même que je puisse poser la main dessus, nous dit 
 - Je peux récupérer mon téléphone ? Cet homme au nez pointu me rappelle quelqu'un...De profil, il a une tête d'Ibis, mais sa démarche et son style  l'éloignent quand même des divinités Egyptiennes. Ce ne serait pas un balai qu'il a dans les fesses, mais  plutôt une voiture balai sans klaxon, tentant désespérément de rattraper le cortège de la mariée. J'ai vu des mecs coincés dans ma vie, mais là, la palme lui revenait.

Je ne sais pas si c'est du culot à l'état pur, mais je le laisse faire, attendant que Sarskia réagisse. Elle, elle ne bronche pas, me lance un regard triste et s'excuse auprès de lui.

 Tu lui a volé son téléphone pour me l'offrir Sarskia ?

Je t'expliquerai...Agacé, je frappe sur un de mes accoudoirs et hurle sur la terrasse - Il y a une conspiration contre moi ici ou quoi ? Je roule mon chariot jusqu'à la tête d'Ibis qui s'éloigne maintenant et lui en glisse deux mots:

- Il y a un complot ?

Non...mais je ne pense pas vous connaître...

   Ah ? Dix dollars de petit plus, ça ne te dis rien ? On se reverra la momie... 

Je maîtrise assez bien cette foutue chaise roulante quand même. Je n'en suis pas encore à exécuter des wheeling ou même des burn, mais lorsque je reviens vers Sarskia, je me rends compte avoir superbement esquivé d'entre les tables quelques clients réticents à se déplacer de quelques mètres ( sauf en cas de femmes enceintes, de poussettes conduites par de jeunes demoiselles ou tout simplement de femmes seules). Quant aux autres : hommes paraplégiques, grosses vaches en survêtement et abruti hurlant au complot, c'est NON. Ces clients-là s'en fichent totalement ! Si je devais les comparer à un jour de la semaine, je dirais le Dimanche ; à un plat, le paquet de chips 500 grammes et à un objet, la tondeuse neuve de marque Wolf prête à l'emploi... Je maîtrise malgré tout assez bien ce fauteuil, j'ai dû être handicapé ou testeur de chaises comme métier dans une autre vie...

Sarskia semble désolée et visiblement n'a plus le cœur au mensonge. Elle décide alors de me livrer quelques informations  :

- Nous nous sommes rencontrés ici. C'est d'ailleurs (elle pointe son index gauche en direction du comptoir) sur ce tabouret que tu étais assis. Tu faisais de grands gestes menaçants en direction de l'homme que nous venons de voir et râlais à propos d'une enveloppe... J'avoue que tu m'as fait rire, alors je t'ai invité à ma table.

De toute façon, cette histoire de petit plus de dix dollars, je n'aurais jamais pu l'oublier, et cela, même dans un coma profond à échelle de Glasgow 3.

  - Je connais les miroirs dans leurs moindres reflets, me dit-elle. Ça non plus, ça ne te dit rien ?

- Ah, Désolé. La poésie je n'y connais rien à part Mozart peut-être... 

-Non Laurent, ce que je veux te dire c’est qu’il y a longtemps que je te regarde....

?

- C'est exactement ce que tu m'avais répondu - Désolé, la poésie je n'y connais rien...

- ...

 

 

Mon âme est réticente à livrer tous ces derniers moments passés à Béatrice, mais par bribes de souvenirs et de mots clés, sarskia m'éclaire intelligemment ; elle suit scrupuleusement les consignes du Dr Lieving : ne pas déranger mes émotions actuelles. Je m'enquiers d'informations diverses, notamment à propos du pendu de Neverton :

 

- Dès mon arrivé à l'hôpital, Nill a fait un lien direct entre les marques de strangulation que je porte en bijou naturel et le fantôme du pendu Neverton. C'est le fantôme attrape- touristes du Nebraska ?

- Non. Les marques de strangulation, c'est lui et tu t'en es bien sorti. Il est d'ailleurs étrange que le shérif de notre ville ne soit pas venu te voir à l'hôpital...

 

Nill avait raison... et nier l'évidence serait stupide, car même si Sarskia tente plus ou moins de camoufler son cou à l'aide de produits de beauté couleurs chair, j'y ai constaté des traces similaires aux miennes. Moi qui pensait m'être cassé les côtes en sautant du wagon de marchandises de Midwest-city...j 'étais loin de la vérité.

 

 


Sarskia pousse ma chaise sur l'avenue de Neverton et sa volonté de m'aider dans la recherche de ce passé récent devient légèrement envahissante, les fameux mots-clés ont apparemment trouvés leurs serrures :

- Et là ! Ça te dis quelque chose ? - Non. - Mais si, cette statue ! Tu dois bien t'en souvenir ! - Aaah...oui, peut-être.

- Bon, tu vois ! Ça te revient petit à petit !

- Oui. Je n'ai plus qu'une seule envie maintenant, rentrer à l'hôpital.

La balade se termine devant un bâtiment et Sarskia me montre du doigt la chambre où je me trouvais lors de mon accident puis laisse tomber doucement son index droit en pointant le trottoir :

- Voilà le trajet de ta cascade, Laurent...

- je suis tombé de cette chambre lugubre ?

- Oui, c'est d'ici, et ta chambre est juste en dessous, tu veux monter ?

- Non merci.

 

Désintéressé, Je fais tourner mon fauteuil à l'opposé du bâtiment et fixe l'épicier d'en face. Il s'agit d'un chinois et m'apercevant, il attrape une banane se trouvant dans ses bacs à légumes et me tire dessus en rafale, avec insistance. Dois-je faire le mort à la manière d'un homme répondant au caprice d'un enfant imposant son désir de jouer ? Je lui souris, mais ne réponds pas. Sarskia le fixe un moment, fait virevolter mon fauteuil et nous repartons en direction de l'hôpital. Je suis épuisé de ne rien foutre, c'est triste, mais je ne sais même plus quand ni où nous sommes.

 

 

 

Marina nous accueille et s'empresse, nerveuse, de savoir si cet après-midi fut agréable. Je lui parle d'une météo moyenne, parfois ensoleillé, mais toujours cette fichue bruine venant de temps à autre nous cingler le visage.

 

ce n'est pas ce que je veux savoir, laurent..la bruine m'est égale en tant qu'infirmière. As-tu retrouvé des endroits, des odeurs qui t'aurait fait retrouver une partie de ta mémoire ? Sarskia s'empresse de répondre :

- Oui ! ! Il a reconnu l'avenue de Neverton !
- Est-ce bien vrai Laurent ?
- Oui, en effet...cette avenue me disait quelque chose...
- Très bien ! Cette thérapie à l'air de fonctionner et Sarskia est une bénédiction pour toi ! Je préconise une sortie journalière de quelques heures pendant une semaine.

Une bénédiction, peut-être pas...Elle me force à reconnaître des choses que je n'avais jamais vu auparavant. Je sais que sa motivation et sa psychologie de comptoir de bistrot fonctionnent, mais il ne faudrait pas que ce désir profond qu'elle a de m'aider fasse d'elle un tyran manipulateur de pensées.

Dans cette chambre, Nill semble très loin de nous...le tournoi PGA de golf passe en direct à la télévision et je crains qu'il ait décidé de m'en faire profiter tout au long de ma convalescence. 

Sarskia vient me voir tous les jours maintenant et ensemble, nous faisons des petites balades dans le parc de l'hôpital. Se lier d'amitié avec elle était une bonne chose, mais jamais je n'aurais pensé que « le plus si affinités » se glisserait entre nos lèvres un jour. C'était hier, un baiser. Il est des choses particulières dont on se souvient facilement ; d'autres beaucoup plus fortes où le cerveau a imprimé une situation ou une image et nous l'envoie de façon récurrente et intempestive tout au long de notre vie, puis, il en existe de beaucoup plus subtiles, touchant l'âme de l'être :

réminiscences fugitives par la faute d'un baiser dans le parc de l'hôpital de Béatrice. Dans ce trouble, j'ai aperçu des néons multicolores, des bouteilles de vins blancs renversées sur le sol dont une à moitié pleine...et je dois dire que c'est ce gâchis qui m'a sorti de cette transe amoureuse.

 

 

Il faut croire que faire l'amour est la meilleure des rééducations, car maintenant, je peux m'extraire de mon fauteuil roulant, me baisser et descendre dans le hall pour y taxer des cigarettes aux visiteurs surpris de me voir heureux, me dandiner dans mon pyjama bleu. Avec Nill, nous fumons à la fenêtre de la chambre et de l'extérieur, je me doute que les passants doivent nous prendre pour un couple de perroquets inséparables.

Nill a une façon étrange de fumer ses fines, lorsqu'il tire une bouffée, il époussette de suite la manche droite de son pyjama à l'aide de sa main gauche et fait valser la cendre le plus loin possible du rebord de la fenêtre. Ses tics me font rire, mais je reste sur mes gardes et serre toujours autant les fesses lors de nos discussions.

Il est devenu plus calme avec moi, pas doux, fort heureusement, mais moins agité qu'au début. Je ne sais pas s'il désire se comporter en bon père ou si c'est un stratagème vicieux ; mais ça me plaît, alors, je profite de ces discussions amicales qui n'ont pour le moment qu'un unique but : tuer le temps. Tuer le temps entre les discussions parfois soporifiques de Nill et l'amour diabolique que j'entretiens avec Sarskia.

 

C'est un jeune homme d'une vingtaine d'années qui vient me voir ce matin. Sa question est étrange – comment va votre épaule ? Il se fout du reste, mon corps partirait en lambeaux qu'il réitérerait ces paroles – OK, je vois, mais...comment va votre épaule ? De plus, Il n'est pas venu les mains vides et après une transaction de pâtes de fruits que j'offrirai à Nill plus tard, je réponds au jeune homme – Elle va bien, mais qui êtes-vous pour offrir des pâtes de fruits à des inconnus ? Travailleriez-vous pour les pâtes de fruits de Béatrice ? Ou bien, êtes-vous chef d'une usine de pâtes de fruits ? Il ne répondra pas et partira comme il est arrivé : inquiet. Je lance la boîte remplie de pâtes de fruits sur le lit de Nill :

- Tiens, Nill, sucre-toi et fais attention surtout : les pâtes de fruits, c'est comme les chocolats. Tu choisis la plus jolie en façade tout en sachant pertinemment que c'est celle qui te fera vomir au bout du compte. Tu veux un sac ?  Nill récupère la boîte, l'ouvre, pioche au hasard et m'annonce l'air défait  :

- Coings- mûres...

- Je t'avais prévenu Nill...Satisfait de cette bonne action, je tourne mon oreiller du côté le plus frais et m'endors doucement dans le doux bruit des swings de club de golf passants à la télévision.

 

  • C'est un flic...

  • HEIN  !...Nill me sort brusquement d'un cauchemar assez violent. Je me trouvais dans une pièce sombre, plutôt en clair-obscur. Il y faisait froid et un interrupteur accroché à une corde de chanvre balançait dans une petite fenêtre lumineuse à quelques mètres de moi ; juste en face. Et plus je m'approchais d' elle, plus elle s'éloignait alors plus j'angoissais de ne jamais pouvoir revenir sur mes pas. Quand enfin, j'ai tenté d'y enfoncer ma main pour appuyer sur l'interrupteur, le visage de Kiiné est apparu soudainement. Il ricanait du fond de ce vasistas lumineux, me chuchotant inlassablement – Tu es dans le noir...tu resteras dans le noir... je ne peux que remercier Nill à cet instant.

  • C'est un flic...

  • Qui ?

  • Le mec qui est venu t'offrir ces pâtes de fruits, bah, c'est un flic !

  • Comment le sais-tu ?J'ai hésité, mais son visage me disait quelque chose...son père est flic à Lincoln, d'ailleurs dans la famille, ils sont tous flics...Pas un seul pompier ! Même Pamela, la plus jeune fait des études pour devenir flic...c'est triste d'être conditionné comme ça.

    Kiiné entre dans la chambre, interrompt notre conversation et me demande sèchement de le suivre pour une séance de masso-kinésithérapie. Je sors de mon lit doucement, enfile mes chaussons et d'un bond félin lui saute à la gorge - C'est lui ! C'est ce mec qui terrorise Béatrice la nuit !

    Nill appuie sur l'alarme, sors de son lit pour tenter de nous séparer en faisant forceps à l'aide de ses deux bras, mais se prend un malencontreux coup de coude violent au visage envoyé par Kiiné ; le pauvre ne se relèvera plus. Les infirmiers et gardiens accourent, nous séparent et finissent par m'attacher à l'aide de menottes glacées et de tie-wraps aux barreaux de mon lit.

J' ai beau expliquer au Dr Lieving que, lorsque ce cauchemar m'est apparu, j'ai cru à une révélation. Il reste dubitatif quant à ma sincérité, mais me laisse une nouvelle chance. -Vous savez, il reste de la place à St James, C'est un très bon hôpital psychiatrique et Lincoln ne se trouve pas très loin de Béatrice, alors, à vous de voir...

Je ne vais tout de même pas lui raconter que mes flashs apparaissent lors d'ébats amoureux avec Sarskia... ce serait provocateur et puis tout ça se passe quand même dans le parc de l'hôpital. En attendant, j'espère que Kiiné ne m'en voudra pas trop de l'avoir pris pour le fantôme du pendu de Nerverton ; Nill m'avait dit – IL REVIENDRA ! C’EST SUR ! Bon. Je l'ai confondu avec un autre et ça peut arriver... puisque mes intuitions sont pourries et bien, désormais, je tairai mes ressentis.

Je vais profiter pleinement de ce séjour et je compte même en rajouter un peu... Il existe un plan B c'est sûr,  et ce plan est de se tirer d'ici au plus vite. Sarskia comprendra cette disparition soudaine, mais les infirmiers devront encore supporter mes plaintes stratégiques quelques jours. Nill, heureux de m'avoir comme compagnon ira même jusqu'à nous commander des cigarettes au lucky's shop du bas de la rue.

C'est le soir que nous fumons le plus et de la fenêtre, je lui ai même appris à cracher sur les capots de voitures. Nill n'est pas un vieillard sénile et j'ai comme l'impression de lui insuffler une seconde jeunesse. Son cœur est pauvre en énergie, peut-être se doute-t-il qu'il va bientôt manger le pissenlit par les racines et qu'il doit en profiter maintenant. Inutile d'être devin pour savoir qu'il préfère une compagnie de chambrée masculine ;  une tragédienne en phase terminale à ses côtés l'aurait insidieusement amenée vers un dégoût total de ce qu'il appelle – son reste de vie (voire une castration définitive.)

 

- Tu as touché le parapluie de la vieille, Laurent ! Bravo ! À moi maintenant :

Nill prend un peu d'élan, se racle la gorge et crache de toutes ses forces en direction d'un camion de police. Je me retourne vers lui pour le féliciter, quand un crachin de sang sort de sa bouche et vient se coller sur l'un des quatre carreaux de la fenêtre. Son visage bleuit, il s'étouffe un moment, porte la main à son cœur comme pour me signaler que la douleur se trouve bien là, et part s'écrouler lentement sur le carrelage.

 Paniqué, je me jette sur l'alarme puis attends, figé, que le Seigneur daigne le relever. Il m'est impossible de lui porter secours, car il s'est écroulé au sol en position latérale de sécurité. Plus jeune, (lors d'un stage de secourisme) j'avais appris à positionner un corps inanimé dans cette position et par la suite, fait l'apprentissage du bouche à bouche ( ou comment vomir sans enfoncer deux doigts au fond de sa gorge.) mais cette méthode m'avait  m'avait définitivement fâché avec une quelconque vie à sauver ; d'ailleurs, j'en étais arrivé à ne fréquenter que des personnes portant un paquet de chewing-gum sur eux.

Une équipe médicale arrive et l'emmène. Je n'entendrai pratiquement plus parler de Nill pendant une semaine. Juste de temps en temps des : « il va mieux » de la part de Marina faisant de courtes et brusques apparitions dans ma chambre en insistant sur le fait que je vais « beaucoup mieux moi aussi »; ce qui est faux, puisque je n'ai pas encore trouvé de quoi me reloger.

Les «  courtes apparitions » fantomatiques sont fréquentes dans ma chambre, d'ailleurs, lorsque je fais l'amour à Sarskia, j'ai l'impression de baiser dans l'au-delà ; à l'orgasme, mes orteils tendent vers l'infini et ne réclament qu'une chose :

sentir ce que mon âme ressent. Le plaisir de l'amour fugace. Il est vrai que le mauvais côté de la chose est que, lorsque je me retire, j'ai l'impression d'éjaculer dans un linceul.

Je note sur un cahier à spirale - N'ai pas eu de flash. Bris de glace et sentiment de vide comme émotion. Je garde ce carnet que je date, signe et le laisse au Dr Lieving.

 

Ce matin, alors que je tente désespérément de rattraper Yipeepee à l'aide d'une gomme, Marina pousse la porte de la chambre et murmure :

 

- Nous y voilà Nill, reposez-vous maintenant.

 

Assis dans un fauteuil roulant, mon ami ( expert en crachats de glaviots sur les capots de voitures ) me fait un grand signe de la main et s'écrie :

- Chacun son tour, Laurent !

- ? ...

- Bah oui, à mon tour d'être en fauteuil maintenant ! Regarde ! Il est électronique celui- là :

Dossier inclinable et HOP ! Télécommande qui me permet de contrôler la télévision et HOP ! ainsi que les volets coulissants, HOPOP ! Nill tente alors de faire un wheeling avec son nouvel engin, mais Marina le rattrape juste avant qu'il ne tombe à la renverse.

- Tu as vu, Laurent ! Il roule bien n'est-ce pas ?

- J'ai surtout vu que tu as failli repartir au bloc, mais je suis content de te revoir ! Marina me sourit puis le gronde gentiment :

-Monsieur Heiss ! Regagnez votre lit maintenant !

 

L'espace d'un instant, en aidant Marina à «  propulser » Nill sur son lit, je m'imagine en médecin-chef. Pas le vieux médecin ! Mais plutôt le petit jeune nouveau bardé de diplômes, dont les stagiaires vont tomber amoureuses dés son premier diagnostique ; alors, c'est le doigt posé sur le menton que mes pensées s’échappent doucement, puis vibrent dans la pièce malgré ce désir profond de me taire.

- Souhaitons que les immunosuppresseurs fassent correctement leur travail...On sait le pancréas très intelligent et je crains un rejet de greffe...l'organisme humain est tellement sur le qui-vive que le greffon se doit d'être discret. ( je ne me suis pas servi de wilkipedia, promis )

  • - Que dites vous ?

  • - Rien, Marina...je...j'étais...


 

Couché sur son lit, une fine entre les doigts, Nill me raconte le calvaire enduré lors de son exil forcé au bloc :

- Ils m'ont placé dans une chambre jaune...Je regardais le plafond tous les soirs et pensait - Nill, le tunnel n'est plus très loin, tu vas pouvoir te regarder d'en haut...

Je l'écoute avec attention ; je n'ai même pas envie de ponctuer ses fins de phrases. Pourtant, Dieu sait que je suis une personne bavarde dans la vie ; Je peux prendre un malin plaisir à faire douter les gens sur n'importe quel sujet grave et suis même capable de narguer un gamin de dix ans avec un paquet de petites frites acidulées en lui soufflant :

-Hmm...trop bon c'que j'mange...

- Enfin, je ne comprends toujours pas pourquoi nous devons emprunter un tunnel pour rejoindre le seigneur ! ...Laurent ? Tu m'écoutes ?

- Hmmm ?  Tunnel ? Dieu ? Oui, oui...nous passons par un tunnel, j'ai vu ça dans un bouquin à propos de la N.D.E et juste avant, il y a un bruit sourd comme un long pet parait-il, mais je ne pense pas qu'il y règne une odeur quelconque...de toute façon, une fois décédés, nous perdons l'odorat.

- Certes...

  Nous restons tous deux dans l'expectative, regardant le plafond bleu de la chambre, attendant un signe quelconque ; un pet ou une faille qui nous mènerait au cœur d'un tunnel céleste. Méditant, m'endormant, tout devient confus, alors profitant de ce no man's land mental, je ferme une peu les yeux.

  • - Vous êtes le monsieur du bâtiment du pendu de Neverton ? Un spasme tonique me sort de ce demi-sommeil et mes yeux jaunes s'ouvrent sur un petit chinois ; il me fixe alors, je balbutie quelques mots :

- Bâtiment ? Dieu ? Tunnel ?

Armé d'un panier tissé d'osier, il soulève un torchon et me tend un nem mou.

Surpris, Nill s'écrie :

-Laurent ! Le bridé est armé ! Plonge sous le lit !

- Ne sois pas inquiet, dis-je. Il s'agit juste d'un nem mou. Il ne peut que tirer des balles de soja et encore...Souriant nerveusement, le chinois se répète :

- Vous êtes le blanc habite face de chez moi magasin ?

 

Il ne me semblait pas l'avoir eu dans mes réminiscences ou alors, c'est que je n'avais pas assez baisé avec Sarskia, enfin, son visage ne m'était pas inconnu.

 

- Hmm...Possible....Que désirez-vous ?

- Vous offrir quelques nems et rouleaux de printemps afin d'embellir un peu votre séjour dans cet hôpital hivernal.

- Épargnez-nous vos métaphores à la con Monsieur Lee et présentez-vous.

- Je ne suis pas Monsieur Lee...

- Peu importe, les chinois c'est Lee ou Zheng chez moi. Mais dîtes moi...Vous ne m'avez pas braqué avec une banane il y a quelques jours ? 

- Si...

  Rassuré, Nill sort de sous son drap bleu, prend son paquet de cigarettes posé sur la table de chevet et s’allume de façon très maniérée, une fine. Il époussette la manche de son pyjama, se racle la gorge et se met lui aussi, à questionner le chinois :

  -Comment avez-vous réussi à monter ici avec un panier rempli de nems ?

  - Les infirmiers pas inquiétés, laisser monter ici.

  - Hmmm....Je tique et regarde mon équipier :

  - C'est bien un chinois. Il inverse les mots et ne vit que par phrases déjà construites. C'est un problème récurrent en Asie.

  - Ce chinois a une tête jaune, très proche de celle de pac-man, mais avec la bonhomie en moins. Son visage est similaire à celui de la petite boule, mais en plus creusé ; comme si un cancer du foie apparaissait enfin au grand jour et qu'il soit dans l'évidence, sans plus pouvoir le taire, l'accepter enfin. Le personnel médical cherche sûrement, par tous les moyens à ce que je retrouve la mémoire. Ils pratiquent des méthodes nouvelles, originales ; une technologie très pointue est appliquée dans cet hôpital : On m'envoie un Chinois, un flic, une nana que je baise à volonté et une infirmière cyclothymique. 

Nill n'en a apparemment pas encore fini avec cet homme :  

- Et de quoi sont composés vos nems, Monsieur Chang. 

Le chinois en sort un de son panier, le déchire en deux puis lui répond :

 

- J'ai porc ou crevettes avec carottes et soja.

- LAURENT ! Tu vois qu'il est armé ! ! Je crains que nous ayons affaire à un mystificateur, un jongleur de mots de seconde classe. J'en ai connu un comme lui lors d'un tournoi de golf à Lincoln ; d'ailleurs, si ma mémoire ne me fait pas défaut, il s'agissait d'un par cinq et j'avais fait eagle sur le dix-septième trou. Pourtant, ce tournoi ne présageait rien de bon pour moi puisqu'au deuxième coup, ma balle avait foncé droit dans un bunker...j'étais fumasse !  Nill fait alors claquer sa langue :

 

- Dites-moi, Ils n'ont pas l'air très impériaux vos pâtés...

Vexé pour de bon cette fois, le Chinois prend ses affaires, se plie en deux en guise de salut et fonce tête baissée en direction de la sortie. Nill, me regarde, se mord un peu les lèvres et me dit :

  • - Je ne le sentais pas ce mec...

  • Moi non plus Nill ! Mais pense que les Chinois n'ont que faire de l'amitié de toute façon. Monsieur Lee fait  partie des ces hommes corrompus jusqu'a la moelle ! Ca se voit au premier coup d’œil ! Présentement, je n'ai pas de phrase de Lao-Tseu en tête, mais celle- ci  qui m'arrive à 'linstant pourrait tout de même t’éclairer un peu plus à propos de cet animal :

- Dans chaque shérif réside un nem et dans chaque chinois, un shérif...