NEBRASKA & LES NEMS MOUS DE CHEZ ZHENG-LEE

 

Rassure-toi, les Français ne t'aiment pas non plus.

 

Alors pourquoi tu viens nous faire chier ici, à Béatrice ! T'es pire que les portoricains toi !

  • Non ! Je ne suis pas pire qu'eux, mais peut-être m'ont-ils pris comme exemple ! Je fais juste un reportage à propos des gros cons, alors, si tu le veux bien, j'aurais quelques questions à te poser.

  • La première : Comment ta mère à pu te chier avec le poids que tu fais, et la deuxième : Comment fais - tu pour rentrer dans ton camion ? Par les bâches de derrière ?

 

Pas le temps de poser ma bière qu'il m'envoie un coup de poing en pleine face. Sonné, je titube quelques secondes et me met à courir en direction de l'avenue de Neverton. Je me retourne une dernière fois dans sa direction et lui lance ma canette de bière en pleine tête. Il tente alors, tant bien que mal, de rejoindre son camion tout en se tenant le crâne de la main gauche. Furieux, le poing levé, en rage, il m'injurie et promet de m'écraser. Le parking passé, dans ma course folle, je fonce et renverse quelques poubelles traînantes sur mon passage. Un walker comme moi connaît aussi bien la ville que n'importe quel résident de Béatrice, mais si les riverains ne rentrent pas leurs poubelles le soir, mon sprint risque fort de ressembler à un 500 mètres haie ; j'ai même failli tenter un saut par dessus un colis Fedex, mais derrière se trouvait une déjection canine. En général, on ne me la fait pas. Un vieux sage de l'antiquité ( un magasin de bric-à-brac près de chez moi, en France ) m'avait affirmé - Si marcher sur une déjection canine porte bonheur parfois, méfie-toi tout de même d'une éventuelle glissade. 

Dans les reflets de vitrines de magasins, j'aperçois au loin les phares du truck déboulant à toute allure sur Neverton. Je me retourne maintenant tous les trente mètres et constate que cet enfoiré grille pratiquement tous les feux et klaxon sans cesse. J'arrive devant mon bâtiment, le moment n'est pas à l'humour, mais rien que d'imaginer le chinois en sueur, éminçant ses carottes, je ne peux m'empêcher de sourire ; à tâtons, je cherche le minuteur du hall et fonce à l'étage pendant que le camion ralentit puis freine en bas de chez moi. 

Après m'être enfermé à double tour dans mon appartement, je ne bouge plus. La sueur coule le long de mes tempes et mon coeur s'emballe. Il n'a plus le rythme et m'inquiète d'une mauvaise danse, celle de l'improvisation. Un arrêt cardiaque mettrait définitivement fin à cette aventure, mais je ne veux pas finir en mauvais bouquin de poche de cinquante pages, alors j'halète doucement et tente de changer ces roulements de tambours en battements réguliers.  L'homme est monté et rôde dans le couloir ; le pas hésitant il ne sait pas s'il doit frapper à ma porte ou bien monter à l'étage du dessus. Je prie pour qu'il déguerpisse d'ici au plus vite. A l'étage, un bruit sourd se fait entendre, mille rats sautant d'une commode font réagir mon poursuivant qui ricane et fonce à l'étage espérant m'y trouver.

À pas feutrés, je me dirige en direction de la salle de bain et viens de me souvenir que je n'ai pas d'escalope à appliquer sur mon œil au beurre noir. Tant pis, je prendrai un sachet de nouilles instantanées, il me suffira juste d'appuyer un peu plus à l'endroit douloureux. J'entends ses pas là-haut, il marche et tourne en rond dans la chambre. Je ne le sous-estime pas, car il a réussi à franchir l'obstacle des pots de peinture sans aucun dommage. D'un coup, les pas se font plus rapides ; je l'entends courir, puis vient un hurlement, une lutte suivie d'un coup de feu. Il est quatre heures quarante-sept au chinois et dans les bâtiments d'en face, quelques lumières se sont allumées. Je ne vais pas avoir besoin d'appeler les flics. 

Décidé à ouvrir la porte de mon appartement, j'entends quelque chose débouler d'en haut de l'étage et venir s'écraser au pied de l'escalier. Je lâche la poignée et fonce chercher un couteau dans la cuisine. Un instant immobile, j'attends le coup de feu qui ferait sauter la serrure. Je tente d'improviser :

- S'il tire dans cette serrure et enfonce la porte du pied droit, je lui plante le couteau dans l'aine et le pousse en direction de Yipeepee  (qui ne pourra rien faire malheureusement). Ensuite, avec mon pied gauche, je fais glisser son arme jusque sous le lit (où Yipeepee ne pourra rien faire encore une fois), et je sais qu'un engin comme le Remington ( si c'en est un) est une vraie pierre de curling, ça ne devrait pas trop me poser de problèmes pour l'éloigner de lui.

Cela fait dix minutes que je suis là, planté devant la porte, mais plus rien ne se passe. De plus, de légers fourmillements anesthésient petit à petit la plupart de mes membres supérieurs. Je relâche un peu le couteau et essuie quelques gouttes de sueur coulant le long de ma nuque. Cet homme, est-il redescendu sur l'avenue sans que je m'en aperçoive ? Je traverse le salon, entrouvre les rideaux et constate que son camion se trouve toujours garé le long du trottoir. Couloir sombre et silencieux. Voilà ce que le judas m'annonce. Agacé par trop d'hésitations et de peurs stupides ( mais justifiées ) je finis par tourner la clé de la porte de mon appartement puis l'entrouvre de quelques centimètres. L'homme qui voulait me faire la peau se trouve là, devant moi,  dans la pénombre, vautré dans une mare de sang. Sa gueule de Jésus n'a pas dû plaire au fantôme du dessus, et pour clôturer l'affaire c'est l'extincteur qui s'est chargé de le finir. Il s'est décroché de son socle pour venir lui casser le nez et sûrement provoquer un traumatisme crânien...Une masse de vingt kilos en pleine face...Me voilà traumatisé par le fait d'y avoir echappé la veille...

 J'ai fait le 611 et m'incline devant ce magnifique mélange de couleurs de gyrophares de police et de reflets de néons asiatiques dansant sur le plafond de mon appartement. J'imagine alors une musique disco' et me met à faire quelques pas maladroits autour de de la table basse. Je n'ai pas cette crainte qu'ont les criminels habituellement. Cette phase où ils doivent, psychologiquement, se poser en victimes ou témoins traumatisés. La seul préméditation que j'ai, à cet instant, est d'écarter ma flûte de vin blanc de la table basse pour ne pas le renverser. 

Les sirènes s'éteignent enfin et me plonge dans un clair-obscur temporaire, car l'enseigne chinoise continue de frapper au mur, comme pour m'appeler à une dernière danse, celle de la politesse, du dernier verre qu'on ne refuse pas. Je l'ignore et me dirige en direction du couloir, car Je désire être présent lors de mon arrestation. Ça paraît stupide et provocateur, mais je tiens à raconter les faits tels qu'ils se sont passés.

 

Debout dans le couloir, les bras en l'air, j'ai juste un moment baissé le droit pour taper fort sur le minuteur. La lumière s'allume et je les entends grimper l'escalier ;  en binôme ils chuchotent des - C'est par là !  - Où ? - Là ! Puis m'apercevant enfin :

- Tu ne bouges pas ! Mains en l'air ! Allonge toi sur le sol ! !

J'acquiesce d'un hochement de tête et m'allonge doucement près de la victime. Un policier avec plein de barrettes sur sa veste m'envoie un coup de pied dans les côtes et me fait comprendre d'un regard fier, son incorruptibilité.

Je suis bon pour un passage au poste de Béatrice pensé-je, mais si Zheng vient témoigner en ma faveur et confirme qu'il existe bel et bien un squatteur dans l'appartement du dessus,  je n'y resterai que quelques heures. Pourtant, un doute m'envahit... Et s'il faisait de la vente de nems au noir ? Clandestinement ? Je le vois bien le matin, monter sur son vélo de fille ; il réajuste et vérifie tout le temps le serrage de tendeurs entourant un panier en osier posé sur le porte-bagage ! Il livre, c'est évident. Je jure de l'étriper et de le rouler dans ses galettes de riz s'il refuse de coopérer. Je serais même capable de dessiner un petit porc laqué sur une plaque de marbre où je composerais une épitaphe spécialement  écrite pour sa famille  :

- A mon ami(e) Zheng-Zheng Lee. Ci-git un nem mou du genou.

 

 

 

Après s'être essuyé une de ses chaussures ranger's sur mon dos, le flic termine de m'immobiliser par une clé au bras gauche. Il doit sûrement mettre en pratique les théories de combats enseignées lors d'entraînements intensifs dans les salles de sports de Lincoln. Il faut dire, qu'à part faire du flagrant délit en attrapant les clodos dans les bennes à ordures de supermarchés ou encore, combiner dans le social en séparant momentanément quelques couples Béatriciens imbibés d'alcool ; les flics de cette ville à densité très moyenne n'ont pas grand chose d'autre à se mettre sous la dent.

Trois policiers montent à l'étage, lorsque l'un d'entre eux se met en colère et hurle :

-Et merde ! !

C'est le coup de la bâche, un coup assez connu en fait, puisque j'en suis l'inventeur. Je ris de bon cœur et me prends un coup de pied au niveau des côtes par mon bourreau.

 

Tu riras moins au poste ! ricane-t-il. Les services d'urgences arrivent et emmènent le corps. Je gueule et demande que l'on m'éloigne de cette mare de sang frais qui maintenant me frôle l'avant-bras ; pour une fois, ils m'entendent et me décalent de quelques centimètres. Cette nouvelle vue me permet d'apercevoir Yipeepee que je tente désespérément d'appeler à l'aide par télépathie. Je ne sais pas s'il pourra me répondre, car les talkies-walkies tout autour de nous brouillent les ondes. Grimaçant, un des flics regarde autour de lui et s'inquiète :

 

- Ça sent la crevette ou le poisson pourri ici ! C'est une horreur ! Puis il se tourne vers moi, respire un coup et me demande : C'est toi qui pues comme ça ? ?

  • Oui, je suppose, le sachet de nouille sautées que je m'étais posé sur le visage en guise de compresse était aux crevettes. J'avais dû mal le rincer.

  • Et pourquoi tu pues comme ça, tu manges en face ? Chez l'autre viet-minh ? Là, Je suis obligé de rétablir la vérité - Ce n'est pas un vietnamien, mais un p'tit chinois qui bosse au noir Chef...

Mais il n'a pas tout à fait tort Serpico, car dans le couloir, il règne comme une odeur de brandade de colin. Ça me rappelle la cantine en France. C'était : Radis beurre/ brandade de colin ou quenelles de volaille/ yaourt ou pêche.

Un flic vêtu d'une combinaison blanche a ramassé le couteau de cuisine qui se trouvait dans le couloir puis l'a fait glisser dans une poche de plastique, ça ne fait plus aucun doute, je suis impliqué dans une histoire de meurtre. 

C'est le shérif qui me ramasse et me conduit au poste accompagné de ses cerbères. Dans la voiture de police, chacun à sa méthode pour éviter de respirer cette odeur de crevette permanente et persévérante. Certains mettent le nez dans l'entrebâillement d'une des vitres passager ouverte, d'autres ne respirent quasiment plus, quant au shérif, il a pris l'option de tousser des - Tufff...Tuf ! Puis de se poser un mouchoir sur le nez.

 

 

 

On me pousse dans une cellule humide avec à l'intérieur, un banc fait de granit et une vitre sûrement blindée permettant de voir le va-et-vient des agents de police. Pour compagnon, un jeune homme très nerveux. Il a les symptômes du parfait pookie en manque de crack, ses fringues respirent l’ammoniaque et les vapeurs empestent la cellule. Il pique des huit, se gratte le dos puis se ronge les ongles en chouinant une prière afin qu'on le sorte de là. Je me pose sur le banc pour être aux premières loges de ce spectacle désopilant. Il a le regard triste, fuyard et ses pupilles sont très noires ; il remarque à peine ma présence tant son obsession d'interpeller un des geôlier est forte. Sa colère monte et atteint son apogée lorsqu'un flic passe devant nous sans même jeter un coup d’œil dans la cellule, Le pookie se met alors à hurler et à envoyer des coups de poing dans la porte blindée. Je sais que le manque rend fou, mais je ne peux m'empêcher de lui demander de fermer sa gueule. — T'es pas tout seul ici l'crackeur, alors chiale intérieurement, merci. Le malingre cesse son vacarme, se retourne vers moi, me lance un regard haineux, puis me saute à la gorge, ongles en avant. Dos au mur, je tente de me défendre en faisant barrage avec mon pied droit, mais il parvient à l'éviter et me griffe le cou de ses doigts dégueulasses.

-Enculé ! tu m'as m'refilé le tétanos ! Je pousse alors un cri de guerrier et le jette contre le pan vertical de granit. Revenant à l'attaque une dernière fois, je lui fait un ippon et le colle au sol cette fois-ci :

 

- Plus jamais les ongles mec ! Je n'ai pas fait de rappel de tétanos depuis quinze ans...Je le relâche enfin. Ce qu'il ne sait pas, c'est que de me retrouver sur le dos me rend fou et cela depuis tout jeune. Je me sens comme une tortue, impuissante, condamnée à attendre qu'un museau de chien la remette sur pattes. Le pauvre gars est en pleine crise paranoïde maintenant. Il délire, rit, pleure et se lamente :

 

- J'ai des crampes, appelle les gardiens, j'vais crever... 

- Nooon mec ! C'est juste le manque de crack qui te ronge la poitrine ! Et comme chez les camés, celle-ci est reliée directement au cerveau ; si tout se passe bien, tu ne devrais pas tarder à perdre connaissance. Au moment ou je finis de le rassurer, deux flics pénètrent dans la cellule et le traînent à l'extérieur de la cage. 

Le jeune homme a l'air d'une marionnette sans plus aucun fil, une feuille de coca sèche qu'un péruvien aurait laissé traîné dans une des poches de son pantalon pendant des semaines ;  il est pénombre, ombre et l'abondante hémorragie nasale  dont il est victime à cet instant ne présage rien de bon pour la suite.

Il est bientôt sept heures du matin. J'ai très soif et mon estomac tente un dernier appel au secours, il grogne longuement et se fout de savoir pourquoi il se sentirait dans l'obligation de taper dans les muscles et les graisses, alors que la veille, il digérait une pizza et s'envoyait du Chablis. Devant tant de bruit, une grosse black entrouvre la porte de ma cellule, vérifie pourquoi je ne réclame rien, fronce les sourcils et me tend un verre d'eau fraîche. C'est assez tendu, je n' ai plus envie de rire et je transpire d'impatience, alors le regard fixe et noir de sarcasmes je lui demande :

 

  • - Vous allez me garder longtemps !  ?

  • Tenez ! Buvez ! On viendra vous chercher et restez au fond de la cellule. Je bois le verre d'eau d'un trait, respire un peu l'air venant de l'extérieur puis, tout en lui redonnant le gobelet, j'aperçois Zheng traverser les bureaux pour se diriger vers celui du shérif. Il tient fermement un panier d'osier dans ses bras. Ca ne fait aucun doute, l'homme jaune vient témoigner. Son sourire est pincé, les Chinois s' adaptent rapidement aux changements de situations et ne perdent jamais la face. Lui, s'est collée une mimique d'hypocrite sur les lèvres. Une tête à être passé de l'autre côté lors des affrontements de Tien an men.

  • Dans la matinée, deux hommes me sortent de la cellule et m'emmènent dans le bureau du shérif. La première chose qui m'interpelle, c'est l'odeur forte de nems grillés. Je ne dis rien, mais me voyant grimacer, le chef de poste ne peut s'empêcher de froncer les sourcils et me questionner à propos de ce rictus étrange  :

  • - Qu'y a t-il ? Vous ne vous sentez pas bien ?

  • - Ça va shérif...Je ne peux m'empêcher de le taquiner un peu :

  • - La poêle à cramé shérif ? Les carottes des nems sont cuites ?

  • ( silence douteux )... ? La poêle ? Asseyez-vous monsieur.....L'index droit sur une fiche, Il tente de décrypter mon nom : Monsieur Powdier ?

  • - Bordier...

  • - Bowdier ? Ok. Nous avons retrouvé un couteau sous votre lit. Que comptiez-vous en faire ?

  •   - j'ai entendu un coup de feu à l'étage, alors je me suis armé d'un couteau trouvé dans un des tiroirs de la cuisine. ( ton ironique ) Je ne sais pas si vous connaissez un certain Mr Zheng ? 
  • - Monsieur Lee, vous voulez dire ?
    •  

      - C'est possible, réponds-je, appelons le Monsieur Zheng-Lee si vous le voulez bien. Il est le traiteur chinois de l'avenue de Neverton, vous le connaissez, Shérif  ?
    •  

      - Hmmm. Oui...Son magasin se trouve en face de chez vous... Ses galettes de riz sont assez bonnes d'ailleurs !
    •  

      - Oui. Mais ses bières, dégueulasses !  Et son corps me fait légèrement penser à un nem mou qui aurait été façonné par un européen. Il m'a souvent dit qu'au-dessus de chez moi traînaient des vagabonds ; alors j'estime avoir le droit de me protéger Shérif  !
    •  

    •  

      - C'est légitime Monsieur Powdier...Et cet hématome se trouvant sous votre oeil droit ?
    • Perspicace, le moustachu. Satisfait par la pertinence de sa dernière question, il détend la ceinture de son pantalon de deux crans, souffle et caresse longuement son ventre proéminent, comme pour le masser. Le dernier repas ingurgité n'a pas l'air de se sentir très en accord avec son estomac d'américain moyen. Grimaçant, il reformule sa question :

    • - Vous vous êtes fait agresser ?

    • Mon œil ? Nooon. Je me suis cogné dans l'angle d'un des tabourets du Horley's avant-hier soir ! HaHaHa ! Vous allez rire shérif, mais c'est en voulant ramasser une boule de snooker que ça m'est arrivé ! Ça ne le fait pas rire, car son estomac semble le faire souffrir de plus en plus. Gêné, je lui pose la question de savoir s'il veut que je revienne demain, mais d'un ton ferme, il refuse.

    La discussion est plus détendue maintenant, le shérif me confirme une présence étrangère dans le bâtiment puis me demande si je l'avais déjà aperçue, auparavant :

    - Demandez au chinois, il capte tout de son magasin ! Moi, j'y suis allé une seule fois et je n'y ai vu que poussière, mobilier dont une armoire...Henry...

  • -Une armoire henry IV ! Reprend-t-il. Je l'ai vu aussi ! Une belle pièce d'ailleurs... Je continue :

  •  - j'ai juste pensé que ça devait être un repaire pour SDF ou autre marginal, shérif !

  • - Bon...Monsieur Bordiew, dans le doute, je vous laisse libre, intra-muros, mais disparaissez de Béatrice au plus vite ! !

  • JE DÉSIRE UN AVOCAT SUR LE CHAMP SHÉRIF ! VOTRE PHRASE NE VEUT STRICTEMENT RIEN DIRE !

  • Mais, je viens de vous dire que vous êtes libre intra-muros !  ! Pourquoi désirez-vous un avocat ?

  • Ah...Pardon, je me suis un peu emporté. Entendu. Je quitte la ville dès potron-minet d'un jour que je choisirai.

  Je suis sous surveillance avec interdiction de quitter la ville de Béatrice pour le moment. Ça tombe bien, car je n'ai pas l'intention de m'en aller. J'ai un job, un appartement dans un bâtiment hanté, certes, mais je ne dors pas avec les SDF de la gare. Le shérif me relâche enfin, avec quelques menaces qui apparaissent à mes yeux comme de simples formalités de la part d'une police appliquant la loi jusqu'au bout des ongles. Avant de me laisser sortir de son bureau, il défait le nœud d'un sac plastique, en sort un nem tout mou de quatorze centimètres, puis me dit :

 

- Tout se sait à Béatrice...Alors, tiens-toi à carreaux.

- !  !  !... ?

                                                                                                                                  

 

 

 

 

Sarskia m’attend dans le hall de mon bâtiment ; elle semble nerveuse et tremble de tout ses membres. Je l'invite à monter chez moi quelques minutes, lui fais un thé puis la laisse un peu seule, le temps pour moi d'une douche corporelle et mentale. Je ne peux m'empêcher de repenser au chinois qui file des pots de vin aux flics de Béatrice...Des nems tout mous ! ; je suis sûr qu'il crache dans le mélange de crudités avant de les rouler dans ses galettes de riz. Je sors de la salle de bain et m'assieds près de Sars', je ne sais que faire de mes mains alors j'en passe une dans ses cheveux et lui chuchote - ça va aller Sarskia. Je suis là maintenant. ( Dans certains films, ce geste réconforte ). C'est la gorge nouée qu'elle me raconte cette histoire :

 

- Vers trois heures du matin, j'ai été réveillée par un bruit sourd près de la porte d'entrée, je me suis dit – Les éboueurs viennent chercher les sacs poubelles dans mon appartement maintenant ? Alors, inquiète, je me suis levée et c'est lorsque j'ai voulu me saisir de la bouteille d'eau posée sur la table de chevet qu'une main m'a empoignée fermement l'avant-bras,  et de l'autre, a tenté de m'enfiler une corde de chanvre autour du cou  – Regarde Laurent !

Sarskia tourne un peu la tête. Je constate une plaie. Une trace évidente de strangulation ; je repense alors à l'homme décédé la veille devant ma porte d'entrée. Je me refuse de parler à Sarskia de la théorie des cordes, car l'ambiance n'est pas à l'humour, mais constate simplement que le routier avait dû subir le même sort avant d'aller se fracasser la tête contre le mur du hall de mon étage. Quant à son histoire d'éboueurs généreux et volontaires au point de venir chercher les sacs poubelles dans les livings des habitants de Béatrice, je n'y croyais guère ; et quand bien même, l'odeur l'aurait réveillée bien avant que le bruit sourd ne se fasse entendre.

 

- Tu crois au fantômes Laurent ?

- Oui, il est possible qu'une entité apparaisse dans une maison par adoration du lieu-dit.

- Mais tu ne me crois pas...

- Si.

- Il était vraiment réel pourtant, regarde, j'en tremble encore...

Je ne lui proposai pas de prendre l’appartement du dessus, c' eût été déplacé, mais l'invita à rester un peu chez moi, le temps que ses peurs se taisent enfin.

Sarskia continua de me conter cette histoire, terrifiée, les yeux encore en mydriase, comme hypnotisée par sa tasse de thé. Je lui avouai qu'il m’était déjà arrivé d’être victime de spasmes, mais ça ne prit pas. Elle me regarda droit dans les yeux, s'attendant à une révélation, un fait similaire au sien, mais je n'en rajoutai pas. J'avais eu des spasmes, point. Un drôle de souvenir d'ailleurs. Les miens étaient violents au réveil, j'avais connu ça lorsque j'habitais à Midwest city, mais la suite n'avait vraiment aucun lien avec le paranormal ; je me réveillais d'un bond, buvais une bière d'un trait et la vomissais aussitôt sur les bouquins de bagnoles anciennes et autres reader's digest traînants ça et là autour de mon lit. Je n'allais pas lui raconter tout ça... Déçu que je ne sois pas comme elle, Sarskia baissa les yeux et fit tournoyer le sachet de thé dans sa cuillère, l'essora et le posa dans la sous-tasse avec une habileté telle que je ne vis pas une goutte rebelle éclabousser les alentours. À l'instant, je me refusai de lui raconter l'histoire du pendu de Neverton, du moins pas dans son état actuel.

Ensemble, nous jetons un coup d’œil sur mes croquis. Ces quelques dessins font partie de moi-même et chacun correspond à une époque bien précise. Je voyage, parfois, juste par l'intermédiaire de cette pochette remplie de feuilles volantes. Sarskia tombe sur le dessin d'un cheval raté, dessiné il y a de cela vingt ans, en mille neuf cent quatre-vingt-douze, un deux novembre frais si ma mémoire est bonne. Je m'étais assis dans un pré et l'avait croqué en quelques minutes. Pauvre cheval de trait, ses pattes étaient complètement ratées. Je m'y étais repris à plusieurs fois, les avais gommées, retouchées, mais rien n'y avait fait. Ce cheval était moche et difforme, alors, énervé, je lui avais posé une grosse paire de couilles sous le ventre et bizarrement, ça l'avait rendu plus vivant !  Ce coup de crayon lui avait rendu un peu de sa dignité ! J'étais heureux et enfin, pour en terminer avec ce dessin de novembre frais,  j'avais dessiné un arbre touffu qui dissimulerait ses pattes avant. J'en étais presque fier au bout du compte. Cela fait rire Sarskia. Ses yeux brillent maintenant. Ses yeux brilleront toute la soirée, et surtout, tant que ces dessins aux reflets naïfs l'attendriront.

 

Elle terminera avec le dessin de Yipeepee, qu'elle connaît déjà, et écoutera me conter son histoire. - Tu vois Sarskia, bien sûr que Yipeepee est un dessin raté, mais il a tellement souffert dans ce désert...Puis son histoire est belle et c'est ce message que je tente de faire passer aux gens. Que la folie amoureuse ne mènera jamais à rien, c'est une armée sans chef.

Elle me serre alors dans ses bras, me fait un baiser timide sur la bouche et me remercie de l'avoir consolée. Cette amitié, tellement belle, mais sûrement fugace comme toute beauté existante ici-bas, me laisse perplexe à propos du devenir de mon sexe. 

Sarskia s'en va, elle a bu sept thés et son estomac a obligatoirement dû prendre la forme d'une théière pour pouvoir assimiler tous ces liquides. Elle n'a pas oublié de laisser des ondes néfastes dans mon appartement, les esprits malins rôdent et se délectent de quelques vapeurs de whisky lâchés dans l'espace lors de petits rots récurrents et intempestifs. Ce sont des petites choses que je peux faire sans que personne autour de moi ne s'en aperçoive, cela dit, j’essaie d’éviter un maximum les boissons gazeuses.

 

Ce matin, le chinois s'est posté devant son magasin. Les bras croisés, vêtu d'une blouse blanche, il semble s'être proclamé maître de l'avenue de Neverton. Me voyant traverser l'avenue, il s'écrie :

  • - Salut le french-touch ! J'ai vu fille sortir de ton bâtiment hier soir ! Puis il me braque avec une banane tout en me menaçant – je vois la vie en rose ! La bourse ou la vie aurait été plus appropriée à son geste, mais, gentiment, je lève les mains en l'air tout en pénètrant dans son magasin. Par vengeance, je prends ma commande en français :

  • - Une bouteille de Wild-turkey, face de nem !

  • - ... ? ? Il ne semble pas comprendre et ça me fait doucement rire. Je sors avec ma bouteille de whisky et guette un peu la fenêtre du pendu de Neverton. Depuis cette histoire de meurtre, les flics passent beaucoup plus souvent dans  ici ; ils ralentissent et jettent un coup d’œil en direction de mon bâtiment. Il leur arrive même de descendre de leurs véhicules pour prendre quelques notes sur une feuille de papier

 

Malek me téléphone en fin d’après-midi pour m'annoncer qu’il n’a plus les moyens de m’employer en tant que Walker. J'en suis désolé et lui réponds que je trouverai un autre job. Je ne sais pas pourquoi je lui raconte ce genre de salade, car du boulot, je n'en veux plus. En fait, je suis obsédé par le goût sucré des lèvres de Sarskia... Hier, elle m'a fait un baiser et involontairement, a dû m'envouter. - Les lèvres de la sorcière blanche imbibées de théine pensé-je en souriant. C'est au Valentino's que je fais mes derniers achats : Bouteille d'alcool inflammable et briquet chalumeau. Je m'équipe aussi d'une bouteille de whisky, car c'est bien connu, les anti-héros boivent beaucoup et sont quand même plus abordables que les héros comme Bond et autres crocodiles-dundee qu'il est difficile de suivre sans être sûr de ne pas se casser une jambe dès le début du film.

 


- Tu veux du whisky, Yipeepee ? C'est du courage en bouteille ! On va en avoir besoin pour grimper l'escalier, puis entre nous, ce fantôme, tu ne le verras pas. Je te plierai en quatre et te glisserai dans la poche intérieure de ma veste !  Il ne me répond pas... Yipeepee est un con.

Vers vingt heures, un peu saoul, je termine ma bouteille de whisky, me lève, prends mon téléphone portable et laisse un message « d'adieu peut-être » à Sarskia.

                                                Chère Sars'

Je reste près de toi. Ne pleure pas ma mort, je t'en prie...Nous devons tous partir un jour ou l'autre. Je me souviendrai de tes lèvres...En me relisant, j'ai comme l'impression de me trouver dans un épisode de côte ouest... Il y a quelque chose de gênant dans ce texto ; je ressens un côté " boulet de l'amour en manque affectif ". Comme un gamin de vingt-cinq ans qui boirait son flash de whisky-orange, soliloquerait longuement et se mettrait à chialer son passé de looser amoureux. Comme celui qui aurait trop collé sa nana et qu'un samedi matin au réveil, il la verrait en train de préparer sa valise et lui dire   - Ouuf....J'ai besoin d'air mec, tu m'as étouffée pendant deux ans ! Plein l'cul,  j'suis ni ta mère ni ton mouchoir ; achète toi un berger allemand sachant se servir de ta playstation si tu as besoin d'affection ! Salut l'ami.

Je secoue la tête afin de chasser ces histoires stupides et efface le message de mon téléphone. Sarskia n'est pas amoureuse de moi, elle a juste voulu me faire un baiser amical sur la joue, puis...ça a dérapé...Quant à l'alcool, c'est un amour de jeunesse qui dure ! Je bois pour l'ivresse tranquille, pour la paix mais il y a longtemps que je ne crois plus en ses boniments.

 

                                                       Chère Sarskia,

Tu comprends pourquoi j'ai eu si peur la dernière fois lorsque nous sommes montés à l'étage ? Il est hanté ( mdr ) ( je n'aime pas ce mot, mais tu as levé mes derniers doutes hier. ( Corde chanvre -cou-trace ). Je crains que ce fantôme n'apprécie guère notre présence.

Yipeepee et moi allons tenter de nous en débarrasser ( surtout Yipeepee ) Nous te saluons. Amicalement. Laurent ;) 

00h15- des pas se font entendre à l'étage. Sarskia ne m'a pas répondu et je dois dire que cela me laisse perplexe concernant notre amitié. Je tourne en rond puis finis par me diriger vers la porte d'entrée de mon appartement, et lorsque je pose les mains sur la poignée, les pas cessent. On croirait presque que cette chose vit de ressentis : bouteille inflammable et briquet chalumeau dans mon sac, je marmonne

 

 

- Gloire au dernier titubant de cette guerre...  ! Décidé, je sors dans le couloir, fixe le haut de l’escalier et en profite pour réajuster les lanières de mon sac à dos. Toute cette comédie me rappelle légèrement mon départ en catastrophe de Midwest-city. Pas à pas, je monte les marches, anticipant du regard le haut de l’escalier. Devant la porte de la chambre d'hôtel, premier bilan. Il n'y a aucun bruit. Je tourne mon sac en position parachute afin d'avoir les produits inflammables à portée de mains, lorsque, au bout du couloir je l'aperçois enfin. il traverse la chambre et se fond au travers de ses murs mitoyens. Je m'approche de la chambre et pose la main sur la poignée de porte en porcelaine ; quand, au fond du couloir les pas se rapprochent, accélèrent et se font de plus en plus menaçants. C'est alors que je sens comme un souffle froid me parcourant la nuque. Je panique ; me retourne rapidement et dégaine au hasard (et surtout maladroitement), trois giclées d'essence devant moi. Le liquide fait apparaître le visage d'un homme, figé au départ, puis coléreux lorsqu'il comprend l'équation du briquet et de la bouteille ; il émet un cri rauque, de rage, résonnant dans tout le bâtiment. Je ne peux m'empêcher de penser que, d'un sursaut, le chinois a dû se couper un doigt en éminçant ses carottes. Je provoque une dernière fois l'entité à l'aide de mon briquet-tempête, puis, enragé, mais distant, il finit par s'effacer en franchissant les murs extérieurs de l' étage.

Je pousse la porte de la chambre et me dirige vers la fenêtre. J' écarte un peu les rideaux et épie le chinois. Il est une heure et je le regarde travailler ses galettes de riz. Il doit en savoir un peu plus à propos du fantôme de Neverton, mais comme tous les Asiatiques il est discret. Il craint pour son "black", ses fameux pots de vin sous forme de nems mous qu'il distribue au shérif de Béatrice. Le silence et la discrétion sont de mise lorsque vos ancêtres sont nés à Diên Biên Phu. Un craquement de plancher me sort de mes pensées, il revient à la charge, à un mètre de moi, j'entends son souffle rauque. Je tente de me retourner, mais une corde de chanvre s'enroule autour de mon cou, m'étrangle et me tire en arrière ; j'hurle et je frappe au carreau, mais le chinois, en plus d'être une balance, est sourd. J'entends alors des pas monter rapidement l'escalier et deux flics surgissent dans la pièce en hurlant :


- Police ! ne bougez pas et allongez-vous les mains derrière la tête !

Dans un ultime effort, je sors de mon sac la bouteille d'alcool inflammable et asperge tout autour de moi puis j'enflamme l'homme au visage trouble à l'aide de mon briquet-chalumeau. La corde de chanvre se détend, me laissant quelques secondes pour reprendre mon souffle, mais à l'instant où je tente de m'en séparer définitivement, l'un des deux policiers, un brin paniqué, tire sans sommation et me touche l'épaule gauche. Je pars contre les vitres de la chambre du pendu de Neverton et me laisse aller à la défenestration.